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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/816

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volonté qui en est le jugement réfléchi. Oui, l’effort superbe de l’artiste saisi, étreint par la nature, sphinx terrible et délicieux, pour la regarder en face, la prendre à son tour et la posséder ! Et nous voici revenus par un détour à notre affirmation première, celle qu’il importe avant tout, selon moi, de démontrer, de défendre, d’imposer à cette heure, à savoir : que, pas plus qu’il n’y a de pensée supérieure sans un idéal, ou, en morale, de vertu sans une généreuse action, il ne saurait y avoir, en art, d’œuvre durable sans un beau métier. Dans aucun temps, sous aucune forme, une expression d’art ne s’est dégagée entièrement, définitivement, sans une science acquise la développant du fond obscur de l’incommunicable instinct ; sans une volonté patiente et réfléchie l’analysant et la canalisant ; par conséquent, sans un métier matériellement beau, la formulant bien. Et un beau métier, s’il faut préciser encore, c’est un métier parfaitement approprié au résultat voulu par l’artiste et aux conditions mêmes de son ouvrage, non une formule uniforme imposée à tous les talens divers ; c’est un métier toujours renouvelé pour des besoins nouveaux par de nouvelles mains, sans cesser d’être réglé secrètement par des lois générales de nombre, de poids et de mesure qu’on ne saurait enfreindre ; et puisque nous ne pouvons, dans l’infirmité de nos moyens, que traduire par des formes passagères et des moyens contingens l’impondérable force qui nous fait voir, entendre et penser, nous voilà réduits, pour faire œuvre vivante, à essayer du moins de rendre la plus pure possible et la plus perfectionnée l’enveloppe matérielle qui servira d’intermédiaire à ces idées.

Je crois que les grands artistes sont ceux qui ont accepté sans peur ce combat de la forme et de l’idée, de l’art et du métier ; qui en ont compris, aimé la beauté ; et qui se sont attachés de bonne heure à vaincre l’obscure résistance des choses, à faire tour à tour de la matière une esclave, une complice, et une amie. A coup sûr ce sont ceux qui, certains de leur but et maîtres de leur volonté, se sont forgé, de leur métier, une armure à leur taille. Et à regarder ainsi leurs œuvres, le métier se pourrait définir encore : la forme et la substance les plus harmonieusement adaptées au génie du temps, de l’individu, du lieu. Dans la plupart des cas, c’a dû être l’aspect nécessaire de la pensée à un moment précis du temps, à cette exacte rencontre de l’homme supérieur et des circonstances. Nous verrons, dans chacune des études suivantes, comment non seulement chaque art, mais presque chaque œuvre, demande entraîne, impose un métier différent, et ce qui fait ainsi, de chaque variété, un charme toujours nouveau, et toujours une technique personnelle. Il y a, au point de vue esthétique, une énorme