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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/813

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Tout le monde, c’est entendu, a le droit de dire : « J’aime ou je n’aime pas cette œuvre d’art ! » Rares, très rares sont ceux qui ont le droit de dire : « Cette œuvre est bonne ou mauvaise ! » Encore les meilleurs et les plus honnêtes s’y sont-ils trompés, et le temps, qui remet tout à sa place, leur a tour à tour donné tort ou raison.

On dira, je le sais, que, plus encore que d’autres, les artistes seront partiaux, enfermés dans leur propre vision, sourds aux cris de l’âme voisine… Du moins reconnaîtront-ils, s’ils sont loyaux et sincères, la noblesse de cette rivalité même, et sa fécondité ; et, qui sait ? peut-être proclameront-ils mieux, adversaires éclairés qu’ignorans amis, la puissance de cette âme contraire et sa part dans la commune conquête de la vérité ? Prenez deux artistes, aussi dissemblables que vous voudrez et enfermez-les dans un lieu bien clos. Vous verrez comme ils seront vite d’accord sur ce qui est bon ou mauvais, à quelques détails de métier près. Mais à la condition qu’ils soient bien sûrs qu’on n’écoute pas aux portes ! Encore s’ils ont quelque tendresse dans l’âme ; — et tous les vrais artistes sont des tendres, vous m’entendez bien, et ceux qui le cachent le mieux, comme ceux qui le laissent voir imprudemment ; — comme ils se dégageront, en un moment de sympathie vraie, des petitesses et des jalousies sottement entretenues par quelque rivalité d’ouvrier, par un peu de vanité courante, que sais-je encore ? pour la galerie ; et comme ils s’uniront dans une même joie chaleureuse pour admirer, quand les voisins auront fini de rire ou de « blaguer » !

Que le lecteur me pardonne donc de déranger un peu ses habitudes, et, quittant pour une fois son journal et les beaux livres où les idées les plus fausses sont admirablement développées, qu’il consente à me suivre dans une autre promenade chez les hommes ou parmi les idées. Il verra bientôt, pour peu qu’il ne s’impatiente pas après son guide, combien ce pays est charmant et divers où vit l’âme des travailleurs, quand ils peuvent ouvrir avec confiance l’asile de leurs idées, quand c’est un ami qu’ils sentent, à la porte du cher sanctuaire de leurs rêves ! Nous leur demanderons le secret de leurs désirs, et de leurs peines, et de leurs joies ; puis nous remonterons, par-delà leurs souvenirs, jusqu’aux origines, aux sources obscures, pour nous si délicieuses dans leur mystérieuse pénombre, des arts primitifs ; et prenant les chefs-d’œuvre comme des points de repère dans la marche de l’esprit humain, sous l’effacement du chemin des hommes, nous les admirerons au passage, disant les raisons et la joie de nos admirations. Puis, en arrivant au temps