Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/709

Cette page n’a pas encore été corrigée


le long du XVIe siècle les autorités religieuses et civiles se fussent évertuées à les étouffer. L’esprit de libre pensée avait même pénétré jusque dans la synagogue, avec cet Uriel da Costa dont M. Meinsma a reconstitué l’histoire véritable, trop longtemps cachée sous de poétiques légendes.

Uriel, ou plutôt Gabriel, da Costa était né dans les dernières années du XVIe, siècle, à Oporto, d’une famille juive d’origine, mais depuis longtemps convertie au catholicisme. Il avait été lui-même, d’abord, un fervent catholique ; mais peu à peu il en était venu à douter de l’authenticité du Nouveau Testament. Il avait alors quitté le Portugal avec sa mère et ses frères, avait échangé son prénom de Gabriel contre le prénom juif d’Uriel, et, sans abjurer le catholicisme, était allé se joindre aux juifs portugais d’Amsterdam. « Je m’aperçus bientôt, écrit-il lui-même dans son apologie, que les principes des juifs n’étaient nullement d’accord avec la doctrine de l’Ancien Testament. » Il fut très choqué, en particulier, de constater que ses nouveaux frères croyaient à une vie future, tandis que nulle part la Bible n’en faisait mention. Et tout de suite il se mit en devoir de les convertir. « Ce qu’ayant appris, les rabbins ameutèrent tout le monde contre moi. Les enfans me poursuivirent dans les rues, me traitant d’hérétique et de renégat. » Un médecin juif, Samuel de Silva, publia un livre en portugais pour réfuter les erreurs « d’un certain contradicteur de ce temps », qui osait soutenir, « entre autres sottises scandaleuses, que l’âme de l’homme périt avec son corps. » Da Costa répliqua, dans une brochure où il traitait Silva d’« infâme calomniateur » : sur quoi, le 1er mai 1624, il fut condamné, après dix jours de prison, à une amende de trente florins, et à la suppression de son livre. Il ne se soumit point, cependant ; et durant plus de quinze ans il n’y a point de persécution qu’il n’ait eu à souffrir. Renié de ses amis, de ses parens eux-mêmes, réduit à la misère, ne pouvant ni se marier ni s’occuper en aucune façon, il n’en continua pas moins à affirmer que l’immortalité de l’âme était un dogme contraire à l’enseignement de Moïse. Un jour enfin, en 1640, il céda. Après avoir publiquement demandé pardon de son hérésie, il fut battu de verges et foulé aux pieds, dans la synagogue. Rentré chez lui, il prit un pistolet, visa au passage un de ses persécuteurs, le manqua, et retourna l’arme contre lui-même. Il fut enterré le jour suivant, au cimetière juif d’Oudekerke.

Baruch de Spinoza avait huit ans lorsque da Costa fut ainsi châtié. Peut-être assista-t-il à la terrible séance de la synagogue ; mais à coup sûr il en entendit souvent parler, tant dans sa famille qu’à l’école juive l’Arbre de la vie, où dès 1639 son père l’avait envoyé, et où il avait précisément pour maîtres trois des bourreaux de da Costa, les rabbins