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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/708

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écrivent au philosophe ou à ses amis, les suppliant de leur révéler ces « idées » qu’on leur a dit si neuves, et d’une importance si grande. Ils s’inquiètent des recherches de Spinoza sur l’infini comme j’imagine que les industriels américains doivent s’inquiéter des dernières inventions de M. Edison. Ce petit juif aurait-il enfin mis la main sur la vérité ? Saurait-on enfin à quoi s’en tenir sur Dieu, sur la distinction des substances, sur l’âme et son immortalité ?

Mais Spinoza n’était point seul à avoir des « idées ». Autour de lui, une foule de « libertins » cherchaient comme lui ; et c’est encore un des mérites du livre de M. Memsma de nous montrer l’auteur de l’Éthique entouré, comme il l’a toujours été, de ces compagnons de recherches. Nous sommes trop portés aujourd’hui à nous figurer le solitaire du Paviliœnsgracht comme un vrai solitaire, poursuivant son rêve à l’écart du monde, sans aucun point de contact avec son temps ni avec son pays. Il appartenait au contraire à un groupe nombreux de libres penseurs, marchant, par des voies diverses, à la conquête de la même chimère. Et peut-être n’était-ce pas autant à son génie ni à la hardiesse de sa doctrine qu’il devait de se distinguer de ses confrères, dans l’opinion de ses contemporains, qu’à son extrême prudence et au mystère qu’il s’efforçait de garder sur lui.

C’est pour de tout autres raisons que la postérité l’a décidément distingué de Daniel van Breen, de Pierre Balling, de Jan Beelthouwer, de Jan Knol, d’Adrien Kœrbagh, et du reste de la troupe des hérétiques hollandais. Mais il n’en est pas moins vrai que, au point de vue historique, il a été l’un d’entre eux, qu’il les a tous personnellement connus, et que pour la plupart ils avaient publié déjà des écrits d’une hardiesse extrême lorsqu’il fit paraître son Traité théologico-politique. Les dédaigner tout à fait et ne tenir compte que des influences de Maïmonide, de Descartes et de Hobbes, c’est, je crois, s’exposer à méconnaître la signification véritable de la doctrine de Spinoza. Et je n’en veux pour preuve que la lumière nouvelle que jettent, sur cette doctrine, les savantes recherches de M. Meinsma.


Elles nous font voir dans le spinozisme le dernier aboutissement d’un grand courant de libre pensée qui, depuis deux siècles, s’était formé en Hollande. Déjà en 1512, avant la révolte de Luther, un certain Hermann van Ryswyck avait été brûlé à la Haye pour avoir dit et répété que « le monde existait de toute éternité », que « l’enfer et la vie future étaient des inventions stupides », et que « le Christ avait enseigné aux hommes une morale détestable ». On avait brûlé Hermann van Ryswyck, mais ses principes lui avaient survécu, encore que tout