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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/698

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lettres, des dépêches, des adresses. En rouvrant sa clinique, il trouva son cabinet transformé en jardin ; il marchait sur des fleurs. Il ne pouvait traverser une rue sans que les passans lui fissent de loin des signes de tête et de main, et les marchandes des halles se précipitaient sur Mme Billroth pour la féliciter. Il était touché jusqu’au fond de l’âme de ces témoignages d’attachement, et il déclarait que son capital de philanthropie lui rapportait d’énormes intérêts : « Qu’ai-je donc fait à ces gens pour qu’ils m’aiment tant ? Que trouvent-ils en moi de si rare ? Si je deviens insupportable, ce sera leur faute, ils me gâtent. »

Ce n’était pas seulement Vienne qui lui faisait fête ; sa renommée s’était répandue dans toute l’Europe. Dès 1871, son traité de chirurgie générale, parvenu à sa cinquième édition, courait le monde traduit en sept langues. On l’appelait partout en consultation ou pour opérer : il courait d’Athènes à Constantinople, à Pétersbourg, à Paris, à Lisbonne, à Naples, à Madrid, à Stockholm, à Corfou, et partout il retrouvait des élèves instruits, formés par lui. Il avait le don de l’enseignement, de la parole, de l’ascendant personnel, et il savait discerner les vocations, encourager les talens. Il était fier d’avoir réussi à créer une école d’où étaient sortis des chirurgiens de premier ordre, et qui fournissait des professeurs à l’Autriche, à l’Allemagne, à la Belgique, à la Hollande. A la vérité, il faisait quelquefois cette réflexion mélancolique, qu’ayant eu la candeur de leur révéler tous ses secrets, il les avait mis en état de faire aussi bien ou mieux que lui les opérations les plus difficiles, qu’il ne lui restait plus qu’à leur quitter la place. Mais il se disait plus souvent qu’ils perpétueraient ses traditions, qu’ils étaient la meilleure de ses gloires, la preuve vivante qu’il n’avait pas travaillé en vain.

Aux satisfactions que lui donnaient ses élèves, son génie et sa main, il s’en ajoutait beaucoup d’autres dont il faisait cas. Il pensait que le plus noble, le plus attrayant des métiers ne suffit pas à remplir la vie, que l’homme qui s’y enferme est un prisonnier. Il ne méprisait aucun genre de bonheurs et se déclarait capable de les savourer tous. « Lequel est le plus heureux, disait-il, du mathématicien qui a résolu son problème, de l’artiste qui a mis son âme dans son œuvre, de l’ingénieur découvrant un nouvel emploi pratique de la vapeur ou du gourmand qui invente un plat nouveau ? » Il appelait les inventeurs de nouveaux plaisirs « des idéalistes américains » et il leur savait gré de s’appliquer à embellir leur existence et celle des autres.

Il s’entendait à embellir la sienne, et il avait sur beaucoup de grands travailleurs cet avantage qu’il savait se reposer. Le monde, la famille, la solitude, les grandes villes, les champs, les jardins, il s’accommodait de tout. Il passait l’automne dans la villa qu’il s’était construite à Saint-Gilgen, près d’Ischl, et qu’il appelait son Tusculum. Il faisait aussi des séjours à Abbazia, où il est mort en face de la mer et