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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/688

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comme un organe ou comme une machine ; comme un moulin qui peut tourner à vide et qui moudra dès qu’on lui fournira du grain ; ou encore comme un estomac prêt à digérer énergiquement la nourriture qu’on lui présentera ; ce sont là des images dont il est permis de se servir, dont il est dangereux d’abuser, mais qu’il est interdit en tous cas de prendre trop au sérieux. Non, l’esprit n’est pas un engrenage dans lequel on jette une matière à broyer, ou à découper, ou à laminer. L’esprit n’est pas juste comme un couteau est affilé. L’esprit ne peut être juste que s’il est assez riche ; ce sont ses connaissances qui le font juste ou faux ; c’est avec nos souvenirs que nous jugeons ; c’est à un trésor que ressemble l’esprit : le rendement actuel est d’autant plus grand que les épargnes furent plus nombreuses. Il y a donc quelque naïveté à opposer ainsi le savoir et l’intelligence. — Voyons l’esprit tel qu’il est : pour affermir le jugement, garnissons la mémoire ; ne craignons pas de trop apprendre aux jeunes gens ; ne croyons pas que le goût soit en raison inverse de l’érudition. Plus et mieux ils se rappelleront, mieux ils comprendront. Ils ne s’assimileront vraiment une idée générale que s’ils trouvent parmi leurs souvenirs les faits qui l’incarnent ; ils ne s’assimileront vraiment les faits que s’ils trouvent parmi leurs souvenirs l’idée générale qui les explique. Fournissons-leur donc beaucoup de faits et beaucoup d’idées générales. Ne soyons pas dupes d’une pédagogie mondaine qui voudrait assouplir l’esprit sans le lester et réduire l’instruction à une simple « gymnastique » intellectuelle.

Il y aurait peut-être lieu aussi de réfléchir au rôle de la mémoire dans l’humanité. — D’une part, nous l’avons vu, la mémoire est d’importance capitale dans l’esprit humain ; sans une bonne mémoire, l’homme ne peut exceller en rien, il ne peut juger avec sûreté, il ne peut être à l’abri des erreurs les plus graves. Notre raison étant ce qu’elle est, non pas intuitive, comme celle de Dieu, mais discursive, c’est-à-dire procédant par comparaison et par assimilation, nous ne pouvons bien penser que si nous nous souvenons bien. La pensée humaine ne pourrait être parfaite que si la mémoire était infaillible. — Or, d’autre part, la mémoire est toujours terriblement faillible : c’est un mécanisme si compliqué et si délicat qu’il se dérange à chaque instant ; là même où il fonctionne le mieux, il est d’une irrégularité et d’une incertitude désespérantes : si bien que tous les hommes qui réfléchissent en arrivent à ne presque rien affirmer sérieusement sur la foi du souvenir. — Donc tant que notre mémoire sera ce qu’elle est, nous demeurerons — quelles que soient notre prudence et notre énergie — exposés à de grossières erreurs. Mais il n’est pas évident que la mémoire humaine doive fatalement rester ce qu’elle est :