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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/687

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sans que nous nous en doutions, et nous ne songeons pas à lui savoir gré des services qu’elle nous rend trop discrètement. Par exemple, chaque fois que nous jugeons juste, c’est grâce à elle, et nous ne le soupçonnons guère ; l’objet principal de cette étude était de le prouver.

C’est pour toutes ces raisons que nous sommes peu sensibles à l’opinion d’autrui quand il s’agit de notre mémoire ; l’éloge et la critique, sur ce point, ne produisent pas en nous les remous ordinaires ; c’est que nous ignorons le prix des bonnes mémoires, nous savons donc peu de gré à ceux qui louent la nôtre et nous leur en voulons un peu de ne pas trouver en nous autre chose à louer. Il nous semble même qu’ils rabaissent par-là notre « esprit », et nous avons l’impression qu’en vantant si haut notre mémoire, ils médisent de nous délicatement ; c’est pour les mêmes raisons aussi que nous parlons librement de notre mémoire ; nous nous en plaignons volontiers quand elle est mauvaise, parfois même sans qu’elle le soit ; nous en disons du bien sans embarras, toutes choses qui prouvent que notre vanité n’est pas excitée de ce côté. On sait, au contraire, que nous n’osons pas « dire du bien de notre esprit », quelque envie d’ailleurs que nous en ayons.

Il est à remarquer que nous osons peut-être encore moins dire du bien de notre visage. Nous disons sans hésiter : « J’ai une bonne mémoire » ; — nous disons sans hésiter : « Je ne suis pas méchant ». — « Je ne suis pas sot » est déjà plus difficile à prononcer et plus choquant à entendre ; — « Je ne suis pas laid » est décidément révoltant et ridicule. — Voilà la hiérarchie de nos vanités : on voit que la mémoire est au plus bas degré.

Ainsi notre dédain habituel pour les bonnes mémoires s’explique : il n’est pas pour cela justifié. Les qualités de la mémoire, pour se rencontrer parfois avec des défauts assez graves, n’en sont jamais la cause. Et elles sont en partie la cause des qualités d’esprit avec lesquelles elles se rencontrent.

Quelles conclusions tirer de cette vérité que nous avons voulu établir ?

D’abord défions-nous de la formule suivante, qui pourtant a bon air et passe presque pour un axiome pédagogique : « Ce qui importe, ce n’est pas le savoir, c’est la justesse de l’esprit. » Je me demande avec inquiétude comment l’esprit peut être juste quand on n’a pas beaucoup vu et beaucoup retenu. Qu’est-ce que cet esprit qui peut fonctionner à vide, cet esprit qui pensera bien dès qu’il aura quelque chose à penser ? J’ai peur qu’il n’y ait là une singulière illusion ; j’ai peur qu’on ne soit dupe des mots et des métaphores ; on se représente trop l’esprit comme un instrument,