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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/684

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la volonté est ferme : mais regardez de près, vous verrez que cette volonté elle-même trouve sa force dans des souvenirs vivans et tenaces. — C’est donc toujours de la mémoire que dépend la rectitude, la solidité, l’équilibre du jugement. Les souvenirs sont le lest de l’esprit.

Cette loi serait confirmée sans doute par une étude détaillée des « variations » de la mémoire. L’étude des cas anormaux, des amnésies et des hypermnésies, serait surtout instructive ; il me semble ressortir de tous les travaux récens sur ces questions, que toute « maladie de la mémoire » entraîne un trouble du jugement. M. Pierre Janet [1] a montré qu’une amnésie — liée elle-même à une anesthésie — est à l’origine des désordres hystériques les plus graves : erreurs de personnalité, suggestibilité, etc. Dans les expériences de suggestion, comment l’expérimentateur provoque-t-il chez le sujet les erreurs les plus grossières, les hallucinations, les croyances bizarres, les actes incongrus ? C’est toujours en agissant d’abord sur la mémoire ; on distrait le sujet, c’est-à-dire qu’on concentre toute son attention sur un seul point, et on lui fait ainsi oublier tout le reste, le lieu réel où il se trouve, les objets et les personnes qu’il a sous les yeux, les règles de bon sens qu’il suit habituellement ; cet oubli entraîne un déséquilibre mental qui confine à la folie. — Lorsque les vieillards perdent la mémoire, leur esprit devient moins juste : c’est l’heure où ils commencent à mal comprendre et à mal apprécier tout ce qui est plus jeune qu’eux.

Lorsque l’infirmité de la mémoire est native ou « congénitale », il ne semble pas que l’esprit soit jamais sain. M. Ribot [2]note que les amnésies congénitales « se rencontrent chez les idiots, les imbéciles, et à un degré plus faible chez les crétins. » Il est permis de penser que l’insuffisance de la mémoire est au moins en partie cause de leur misère intellectuelle. Même à l’état normal, nous éprouvons tous des affaiblissemens et des excitations de la mémoire ; tantôt elle s’exalte et tantôt s’engourdit. Il y a des heures où nous la sentons comme s’épaissir et se figer ; les souvenirs se dégagent lentement et lourdement de cette masse pâteuse. A ces heures-là, notre clairvoyance aussi s’altère ; nous jugeons mal, nous nous méprenons sur le sens des mots qu’on nous dit, sur les intentions des gens qui nous parlent ; nous commettons des bévues. Au contraire, il y a des instans où la mémoire devient plus lumineuse ; tout y est net, diaphane, coloré, comme sur un éclatant vitrail ; les souvenirs s’y dessinent avec une précision, s’y détachent avec un relief, s’y succèdent avec

  1. Automatisme psychologique.
  2. Maladies de la mémoire.