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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/680

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familière ; à considérer non pas les choses elles-mêmes, mais les idées que j’ai d’avance sur les choses. Les escamoteurs exploitent la même tendance : pour escamoter une pièce de cinq francs, ils font le geste précis qui nous fait dire habituellement : « Cette pièce a été déposée par la main droite dans la main gauche » ; nous le disons comme toujours, et cette fois nous nous trompons : car la pièce n’a pas été déposée du tout. Un décorateur habile ne procède pas autrement : il met sur sa toile précisément la tache de couleur qui nous fait dire d’ordinaire : « Ceci est un arbre vert situé à une centaine de pas » ; nous le disons comme toujours et cette fois nous nous trompons : car il n’y a devant nous qu’une toile peinte située à dix pas. Quand nous nous trompons sur le compte d’un homme, le mécanisme de l’erreur est le même ; cet homme a prononcé une parole ou accompli un acte qui nous font dire habituellement : « Voilà un égoïste » ; cette fois nous le disons encore, et nous sommes injustes. Telle est la cause initiale de toutes nos erreurs : nous nous fions imprudemment à des idées toutes faites, c’est-à-dire à des souvenirs.

A première vue, il semble donc que ces faits témoignent contre les « bonnes mémoires » ; il semble que l’erreur y soit due à un excès de souvenirs ; puisque ce sont les souvenirs qui s’interposent entre nous et le réel, on pourrait en conclure que mieux vaut en avoir un peu moins. Ce n’est là qu’une apparence. Dans tous ces cas, ce n’est pas l’excès des souvenirs qui nuit, c’en est bien plutôt la pauvreté ; ce n’est pas parce que je me rappelle trop bien certains faits, que je me trompe, c’est parce que je ne me rappelle pas certains autres faits. Ainsi un homme a prononcé devant moi une parole malheureuse : j’en conclus qu’il est égoïste ; sans doute c’est que le souvenir de quelques égoïstes que j’ai connus s’impose à moi ; mais c’est surtout que je n’ai pas connu assez les hommes, que je n’ai pas sur eux des souvenirs assez riches et assez variés ; si j’en avais assez, je songerais que certains mots ou certains actes ne sont pas nécessairement signe d’égoïsme. De même si j’avais entendu plus souvent des ventriloques et si je me rappelais mieux leurs prestiges, je me défierais et j’éviterais l’erreur. Si j’avais plus souvent vu des escamoteurs et si je me rappelais mieux leurs gestes habituels, je me tiendrais sur mes gardes. Si nous sommes dupes de certains souvenirs, c’est donc en réalité parce que d’autres nous manquent ; ce n’est pas parce que notre mémoire est trop fidèle, mais parce que notre mémoire est incomplète. Avec moins de souvenirs, nous nous tromperions plus grossièrement, voilà tout. Nos chances de bien juger augmentent avec nos souvenirs. Sans doute l’idéal ce serait de voir les objets en eux-mêmes, directement, sans avoir besoin de les assimiler à d’autres