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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/675

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métier, dans un art quelconques, combien nous sommes secrètement secondés par les hommes que nous y avons vus exceller et qui vivent dans notre mémoire ? Il y a là des inspirations parfois dangereuses, mais souvent fécondes. Un orateur porte en lui le souvenir éclatant d’un orateur qui, un jour, l’enthousiasma. Les comédiens sont hantés par certains exemples glorieux, qui les excitent ou les égarent. Chacun de nous, dans la conduite quotidienne, est obscurément orienté vers quelque idéal qu’il a rencontré un jour, réel et séduisant. Les influences subies dans la jeunesse sont les plus puissantes et les plus durables. Parfois trois ou quatre personnalités, que nous avons admirées alors, nous accompagnent toute la vie, régnant dans notre mémoire : dans certaines circonstances, nous les voyons sortir de l’ombre, agir devant nous, il nous semble à certains momens que ces hommes parlent en nous, qu’ils sont réellement présens en nous, que nous ne faisons plus qu’un avec eux, que nous sommes eux. Ces influences sont souvent funestes : car il y a souvent dans l’admiration, comme on l’a dit « autant ou plus d’étonnement que de sympathie ». Mais qui pourra nier le rôle de ces souvenirs vivans, la place qu’ils tiennent dans tout esprit supérieur ? Et si c’est là une certaine forme de la mémoire, n’est-ce pas une nouvelle preuve que dans toutes nos qualités les plus brillantes, les qualités de la mémoire entrent comme élément essentiel ?


II

Ces qualités sont donc, — nous commençons à nous en rendre compte, — beaucoup plus précieuses que nous ne le croyons en général. Je voudrais le prouver maintenant en montrant que ce sont elles qui font la justesse de l’esprit.

Il est d’abord clair que, pour juger, nous nous appuyons toujours sur nos souvenirs. Qu’est-ce en effet que juger ? C’est ramener un cas nouveau à des cas déjà connus, faire rentrer un objet ou un fait nouveaux dans une catégorie plus ou moins familière. Par exemple, de ma fenêtre, je regarde la rue : voici un homme en soutane noire : je le place aussitôt dans la catégorie des prêtres, et d’un seul coup j’ai un aperçu de ses connaissances, de ses sentimens, de ses habitudes, de toute sa personne et de toute sa vie que j’ignore d’ailleurs parfaitement. Voici une forme petite et svelte, en robe courte : je la ramène sans hésiter à la catégorie des petites filles, et j’ai déjà une idée précise de tout ce qu’il y a, en celle qui passe, d’essentiel. Voici maintenant un animal, un petit être souple, onduleux, velouté, gracieux, qui se faufile par une porte mal fermée : à sa place, tout de suite, dans la catégorie