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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/668

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Un préjugé contre la mémoire – La mémoire et l’intelligence


Il est d’usage de traiter les « bonnes mémoires » avec un certain dédain ; nous ne les admirons jamais sans quelque ironie ou quelque pitié. Autre signe du même sentiment : les louanges ou les critiques qu’on adresse à notre mémoire nous laissent assez froids ; quand c’est d’elle qu’il s’agit, notre amour-propre n’est pas à vif ; nous ne sommes jamais ni très flattés ni très humiliés. Autre signe encore : nous parlons sans embarras de notre mémoire ; nous déclarons sans pudeur qu’elle est bonne et nous avouons sans honte qu’elle est mauvaise, nous nous en vanterions volontiers ; « tout le monde se plaint de sa mémoire, » ce qui prouve qu’on ne tient pas outre mesure à exceller par là. Il me semble que ce dédain est un peu aveugle ; il me semble que nous devrions être aussi fiers des qualités de notre mémoire que de nos qualités les plus brillantes ; ou, pour parler plus exactement, il me semble que nos qualités les plus brillantes se ramèneraient facilement à des qualités de la mémoire ; et je le voudrais montrer sur quelques-unes d’entre elles ; mais surtout je crois que la plus précieuse des qualités, le « jugement » ou la justesse d’esprit dépend de la mémoire, qu’il n’y a pas d’esprit juste sans une mémoire riche, tenace, fidèle et prompte, qu’on ne juge bien que si on se souvient bien.