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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/599

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l’office du moraliste et ç’a été fait, bien entendu, très lentement. Ce n’est qu’une raison d’essayer de le faire sans cesse. C’est ici qu’un des raisonnemens de Fourier revient, et, appliqué à ce nouvel objet, est acceptable : l’Amérique n’était pas à 200 lieues, ce n’était pas une raison pour qu’elle ne fût pas à 1 800. Un changement profond de la nature humaine ne s’est pas encore produit en dix mille ans, ce n’est pas une raison pour qu’il ne soit pas possible en vingt mille, d’autant qu’il y a eu déjà un changement au moins appréciable.

Quant à la partie matérielle des idées de Fourier, malgré leur exagération et malgré les imaginations enfantines dont il les enveloppe, remarquez bien que c’est la plus sérieuse. L’ineptie du travail morcelé, la fécondité de l’association, la puissance de la grande exploitation combinée, sont des vérités. Ce sont des idées vraies parce que ce sont des faits, qui, lorsque Fourier écrivait, commençaient déjà à s’accomplir : nos idées vraies sont toujours des faits que nous apercevons un peu avant les autres et que nous avons l’air de créer parce que nous les avons pressentis ; ce ne sont pas les idées qui gouvernent le monde, ce sont les faits ; seulement dès qu’un fait, ayant été aperçu par quelqu’un, est devenu une idée, l’idée lui donne une nouvelle force et il va plus vite. L’idée du travail combiné, de l’exploitation par vaste entreprise, l’idée même de la suppression du commerce étaient, au commencement de ce siècle, des faits en train de se produire. Ils sont les effets de la concurrence elle-même et de la facilité des communications. Pour produire à meilleur marché il faut exploiter la matière par vaste entreprise et combiner en vue d’un seul objet les travaux de milliers d’individus ; voilà ce que la concurrence elle-même apprend au producteur ; et ce travail combiné est possible dès que les communications sont plus faciles, dès que les hommes, se touchant de plus près, se réunissent plus aisément.

De même le commerce, l’intermédiaire entre. le producteur et le consommateur, n’a pas besoin d’être représenté par des milliers de petits marchands isolés dès que les communications sont faciles et les transports à peu de frais. Il n’est aucun besoin de dix mille marchands de drap en France, mais de deux ou trois, si l’on a à Perpignan le drap qu’on désire par retour du courrier de Paris. Les deux ou trois marchands de Paris peuvent donner à meilleur marché le drap, qui, du producteur au consommateur, n’aura pas passé par vingt intermédiaires vivant de son passage entre leurs mains. La facilité des transports et des communications, si favorable en apparence au commerce, est donc sa ruine.