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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/597

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ce n’est pas son bonheur que désire l’homme, c’est le malheur d’autrui ; ou, tout au moins, ce n’est pas dans une égalité entre son bonheur et celui d’autrui qu’il peut sentir le sien, par conséquent le voir, par conséquent le désirer.

Voilà pourquoi l’humanité ne désire pas réellement la concorde. Elle la désire quelquefois, par lassitude ; elle la désire même, constamment, un peu, par bonté, car elle ne laisse pas d’être bonne ; par vue confuse de son intérêt vrai, car elle ne laisse pas d’être intelligente ; mais à la fois constamment et vivement, ce qu’il faudrait pour que l’amour créât quelque chose, non !

C’est pour cela que l’amour n’a rien fondé, rien vraiment. Les seules organisations relativement harmoniques que l’humanité ait établies, ce sont les patries. Elles n’ont pas été établies par l’amour et ne se maintiennent pas par l’amour. Elles ont été établies par la force ; elles sont des résultats de la lutte des hommes les uns contre les autres pour la domination et la richesse. Elles se maintiennent par le patriotisme ; mais le patriotisme n’est pas amour ; il est, selon les époques, instinct de défense contre l’étranger, ou orgueil d’être plus grand et plus puissant que l’étranger. Là aussi les hommes se sentent heureux par comparaison, fiers d’appartenir à un grand peuple, désireux de l’agrandir encore : le patriotisme est une forme de l’instinct de lutte et non de l’instinct d’amour. Il est probablement naïf de faire remarquer que sans l’étranger le patriotisme n’existerait pas. Or l’humanitarisme, ce serait précisément un patriotisme sans étranger. Il n’aurait pas de fondement, ou un fondement extrêmement incertain, dans le cœur de l’homme. Si l’humanité, un jour, ne formait qu’une grande famille, il arriverait très probablement une chose très contraire aux intentions de ceux qui auraient réalisé cette belle œuvre : l’individualisme renaîtrait plus dominateur qu’il n’aurait jamais été, parce que, n’ayant plus à la fois un dérivatif et un correctif dans le patriotisme, il se ramènerait à lui-même, et revivrait en toute sa pureté. L’homme ne s’aimant plus dans sa patrie, ne s’aimant plus dans la haine ou le mépris de l’étranger, et prié d’aimer l’humanité, en reviendrait à n’aimer que soi, très exactement. On n’y aurait rien gagné ; on y aurait perdu cette transformation de l’égoïsme personnel en égoïsme collectif qui s’appelle le patriotisme.

Si l’on songe aux organisations religieuses, je prierai qu’on remarque qu’elles ont été fondées en effet par un instinct d’amour, mais qu’il n’a pas suffi à les soutenir, et que, donc, il en est le point de départ, mais non pas le fondement. Les associations