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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/595

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Rousseau contient en germe non seulement une révolution sociale, mais un revirement humain ; que si l’homme, né bon, a été dépravé par la société ; né libre, est partout dans les fers ; c’est la civilisation qu’il faut supprimer et avec elle la morale pénétrée de son esprit et qui est la même en ses traits généraux depuis que la civilisation existe : qu’il faut, Rousseau dit revenir, Fourier dit s’accommoder une première fois, à un état naturel ; et que cet état c’est la liberté des instincts, créant spontanément, puisque l’homme est bon, la concorde, la solidarité et le bonheur. Fourier, c’est Rousseau plus clair, plus cru, et sans contradiction.

Il est le père des collectivistes, en ce que les résultats, séduisans pour la plupart, qu’il voyait au bout de son système, les collectivistes les souhaitent, les admirent, font remarquer comme ils sont beaux, et proposent tous les moyens possibles d’y atteindre sauf, il est vrai, celui de Fourier. Ils disent comme lui : point de commerce, point de parasites, exploitation en commun du sol pour lui faire rendre cent fois plus de bien-être. Seulement ils ne comptent pas sur la liberté et l’harmonie des passions livrées à elles-mêmes et sachant se combiner, pour arriver à ces résultats. Ils veulent qu’ils soient atteints par une organisation réglée par la loi ; ils veulent recourir à la force sociale pour imposer l’ordre nouveau, pour mettre l’harmonie à la place de l’incohérence, pour « imprimer attraction ». Au lieu de détruire la civilisation, ils veulent profiter de son principal effet, l’énorme force sociale, centrale, emmagasinée dans les Etats modernes, pour créer l’ordre économique qu’ils estiment rationnel.

Sur ce point c’est peut-être Fourier qui a raison contre eux. La collectivité vraiment féconde, il est très vrai, comme il l’a vu, que ce serait une collectivité libre, voulue de tout cœur à tout instant par tous ceux qui y participeraient, une collectivité qui ne serait créée que par la passion qu’aurait tout le monde de vivre collectivement. La vraie collectivité, c’est le dévouement. La collectivité imposée par la force sociale serait viable, je le crois ; mais si languissante, si absolument indifférente à tous ceux qui en feraient partie, si complètement (ou presque) composée de gens qui, ne tenant guère à faire quelque chose pour elle, et ne pouvant rien faire pour soi, feraient très peu ; que, organisée pour faire sans effort dix fois plus de travail utile qu’il ne s’en fait aujourd’hui, elle en ferait dix fois moins ; ou qu’il faudrait, pour lui donner une activité encore nonchalante, une force gouvernementale au prix de laquelle les plus épouvantables tyrannies orientales paraîtraient des bergeries. Fourier a donc bien raison de ne pas songer à une collectivité qui serait établie par la loi