Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/593

Cette page n’a pas encore été corrigée


Il est vrai ; mais encore faut-il bien commencer. Et comment commencera-t-on ? Il l’a dit : par un exemple. Qu’un groupe humain, point supérieur à la moyenne humaine, ayant les passions de l’humanité tout entière et se gardant bien de les abandonner, plus convaincu seulement que les autres du malheur attaché à l’individualisme, s’organise quelque part pour chercher uniquement son intérêt en commun ; il ne se passera pas dix ans que l’humanité tout entière n’ait reconnu que la tendance vraie de toutes ses passions va à faire exactement ce que ce groupe aura commencé de faire.

Cependant ce premier groupe même sera bien difficile à constituer. Ne remarquez-vous pas que deux ménages seulement ne peuvent pas parvenir à s’entendre et à mener paisiblement la vie collective ? Je le sais, répond Fourier, qui n’a pas accoutumé d’être embarrassé. Mais ce qui n’est pas possible pour deux familles l’est parfaitement pour cent cinquante. Il n’y a pas là d’a fortiori. Au contraire. Si l’on avait raisonné comme vous faites pour la découverte de l’Amérique, on ne l’aurait pas trouvée. Elle n’était pas à 100 lieues, elle n’était pas à 200 lieues, elle n’était pas à 300 lieues. Si l’on en avait conclu qu’à plus forte raison elle n’était pas à 1 800 lieues, on aurait eu tort. Si même à 1 800 lieues on ne l’eût pas trouvée, ce n’était pas une raison pour qu’elle ne fût pas à 2 000. De même pour l’association. « Il est sans doute bien impossible d’associer 2, 3, 4 ménages et même 10 et même 42. On a conclu de là qu’il serait d’autant plus impossible d’en associer 2 ou 300. » C’est une erreur. Il faut continuer. « Il ne faut d’autre effort de génie que d’aller en avant », et l’on découvrira que c’est au minimum sur 100 familles qu’il faut faire l’expérience, laquelle est d’un succès certain. — L’argument semble peu concluant, et l’on ne voit pas trop la concorde, impossible dans de petites associations, naissant tout à coup dans de plus grandes, à une certaine limite fixe, comme une île sortant des flots.

Comme il était plus simple de dire que ce qui manque pour créer l’harmonie c’est la concorde elle-même, que ce qui manque pour créer la concorde c’est la concorde, et qu’en un mot ce qu’il faudrait donner aux hommes, c’est l’amour, et que s’ils l’avaient, tout le reste suivrait de soi-même ! Et comme, sans tant raffiner et distinguer, il fallait avouer que c’était bien, au fond, la nature humaine qu’on voulait changer ! Donner aux passions, non une autre nature, mais une autre marche, soyons donc francs, et disons que cela signifie donner aux passions humaines une autre nature. Un changement, et profond, dans la nature