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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/583

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l’état dit de civilisation doit s’appeler. Créons la sociabilité vraie, détruisons l’incohérence, toutes les incohérences. Pour cela, d’un seul mot, il suffit de s’entendre.


III

Comment s’entendra-t-on ? Il y a un moyen qui vient assez naturellement à beaucoup d’assez bons esprits. Il existe une morale, sensiblement la même à toutes les époques de l’humanité et en tous les lieux qu’elle habite. Cette morale conseille à l’homme de réprimer ses passions, c’est-à-dire son égoïsme, et de se consacrer au bien général. Puisque c’est précisément en sens contraire de ce que la morale conseille que la société est organisée, ne faudrait-il pas organiser la société d’après la morale ? Que la morale soit la constitution et le code, voilà les hommes forcés de s’entendre, forcés de faire concourir leurs efforts, forcés d’agir « en harmonie » au lieu d’agir en incohérence. N’est-ce point une solution du problème ?

Ce n’est pas celle de Fourier et c’est celle dont il veut le moins entendre parler. D’abord parce qu’il adore la liberté, ensuite parce qu’il a horreur de la morale.

Il adore la liberté. Les hommes forcés de s’entendre, forcés d’agir harmonieusement ! Quels non-sens ! On ne s’entend qu’entre volontés libres, on n’agit harmonieusement que par harmonie spontanée… Ce n’est pas l’harmonie qu’il faut imposer aux hommes ; c’est de la liberté elle-même qu’il faut tirer l’harmonie. Vous ne croyez pas que la liberté soit capable de fonder ce concert d’efforts ? C’est que vous ne savez pas ce que c’est que la liberté. Les uns la prennent pour un acte de défense de l’individu contre la communauté, comme un veto opposé par le moi aux empiétemens de tous. Demandez à M. Benjamin Constant, qui du reste a accueilli les essais de M. Fourier sans mépris, si ce n’est pas comme cela qu’il l’entend. — Les autres la prennent pour un principe tout négatif, bon pour la destruction, et même admirable pour cela, impuissant à rien créer ou fonder, stérile, vide. Demandez à M. Auguste Comte. Ils sont dans l’erreur. La liberté est féconde et même seule féconde.

D’abord c’est elle qui produit l’effort. Sans elle l’homme n’agit pas, ou agit si mollement que proprement il ne fait rien. Parler d’harmonie d’efforts où il n’y a point d’effort fait, c’est un peu inutile. Ensuite la liberté crée l’harmonie elle-même. C’est dans sa nature, en ce sens que c’est sa cause finale. Elle y tend tout naturellement. Elle veut l’harmonie générale parce qu’elle