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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/582

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comme un art raffiné de la déperdition des efforts. On dit que l’homme est paresseux ; il n’y parait pas. Par l’art de ne pas combiner ses travaux, il travaille cent fois plus qu’il n’a en réalité besoin de travailler. Il ne devrait pas regarder sans rougir une ruche ou une fourmilière. Là, chaque individu ayant sa tâche réglée en vue du bien commun et proportionnellement au bien commun, chaque individu travaille peu, et la production est énorme. La combinaison de chacun pour tous, tous pour chacun, nul pour soi, y est si exacte qu’il n’y a pas un atome de travail inutile, perdu ou mal employé. Le résultat, c’est la multiplication rapide et indéfinie. Une tribu d’hommes ayant l’instinct de la fourmi peuplerait la terre en cent ans, sans se donner un très grand mal, et constituerait l’humanité sensée, raisonnable, ordonnée, laborieuse sans fatigue, et heureuse, en un mot l’humanité qui n’existe pas, et dont nous n’avons qu’une ridicule ébauche. L’association et la combinaison des efforts, voilà le secret du bonheur, ou tout au moins du bien-être, ou plutôt de la vie humaine telle qu’elle devrait être vécue.

Ce secret, et c’est ce qu’il y a de plus étrange, nous l’avons, nous le connaissons, et nous ne le mettons jamais en pratique. L’homme est un animal sociable qui ne veut pas vivre en société. L’homme est un animal qui ne peut vivre qu’en société et qui éprouve à la fois le besoin et l’horreur d’y vivre. On dirait qu’il a peur de trop réussir s’il suivait sa vocation. « Ce serait trop beau. » — Cet instinct n’est pas trop déraisonnable. Il est certain que si l’homme était aussi sociable de pratique qu’il l’est de nature, la terre ne lui suffirait pas au bout de quelques siècles. Peut-être alors faudrait-il créer de nouveau l’individualisme sous toutes ses formes et avec tous ses agrémens, créer à nouveau la guerre, le parasitisme, la concurrence, et la dispersion et incohérence des efforts ; ou plutôt tout cela se recréerait de soi-même, naîtrait spontanément de la situation. Mais nous n’en sommes point-là, n’est-ce pas, ni n’avons risque, ni peur, d’y être demain. Tant que l’humanité n’est pas faite, ne recourons point aux correctifs que pourra exiger sa perfection. C’est prendre trop de soin. Je ne sais pas prévoir les bonheurs de si loin. Il est assez curieux qu’on mette aux débuts de l’humanité les procédés d’obstacle au trop grand succès dont il est à prévoir qu’elle n’aura jamais besoin. A chaque jour suffit sa tâche. Pour le moment nous avons à constituer l’humanité selon sa nature et de la manière la plus favorable à sa progression. Ce qui est sa nature, c’est la sociabilité, c’est-à-dire la convergence des efforts ; ce qui retarde son progrès, c’est l’incohérence, qui est le vrai nom dont