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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/579

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Prime au plus fort, ce qui n’est pas précisément immoral, mais ce qui est signe d’état de sauvagerie. Prime au plus rusé, dissimulé et menteur. Prime à celui qui se créera des appuis, c’est-à-dire à l’intrigant, à l’adulateur, au flatteur de passions, et il convient de ne pas aller jusqu’au bout de ce chapitre.

Prime à celui qui s’abstient, qui ne se marie pas, qui ne soutient pas ses parens affaiblis, qui n’est pas charitable, qui n’est pas généreux, bref à l’égoïste.

Voilà les principales primes, les principales chances de succès. Il s’ensuit que l’humanité est précisément organisée pour mettre à sa tête les pires de ses membres. Ce qui s’en faut n’est qu’exception, tout à fait contraire à la règle, au mécanisme même de l’organisation générale. Cela n’a même pas besoin d’être prouvé, tant c’est le fait même, le fait général constant, devenu loi ; mais Fourier pourrait montrer dans un exemple plus frappant, parce qu’il est visible non en chaque individu qui réussit, mais dans une classe tout entière, comment font les aristocraties pour se maintenir : ou elles restreignent le nombre de leurs enfans, ou elles inventent le droit d’aînesse. Cela veut dire : « Si nous avions chacun plus d’un enfant, nous cesserions de concentrer la richesse, la tradition, les signes apparens de supériorité, bref les forces sociales que nous avons ramassées en nous. Pour nous sauver de ce danger, nous n’aurons, réellement ou par fiction, qu’un enfant chacun. » Voilà une aristocratie fondée sur une immoralité monstrueuse ou une injustice révoltante. — Telle autre aristocratie, bien plus habile, dira : « Nous n’aurons pas d’enfans du tout, nous serons célibataires, nous nous perpétuerons par sélection. Il y va de notre puissance. » Et en effet ceux qui ont adopté cette règle ont formé l’aristocratie la plus puissante que le monde ait vue.

Il y a donc une immoralité probable à l’origine de tout succès individuel, une immoralité certaine à la base de tout succès de caste. C’est ce qui a répandu cette idée, à peu près universelle, qu’il n’y a pas la même morale pour les grands et pour les petits. La foule comprend vaguement qu’en l’état actuel, étant donné qu’il faut des dirigeans et qu’on n’arrive à la tête que par une dérogation, légère si l’on peut, à la morale universelle, il ne faut pas trop en vouloir à l’immoralité des grands si elle n’est que relative. Qu’ils la compensent par des services rendus, en dirigeant bien, on les tiendra quittes. Cette idée est très répandue. Elle est de bon sens. Seulement elle accuse l’organisation universelle de l’humanité.