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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/574

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comprenant que, malgré la recommandation expresse du médecin, elle veut le battre, l’enfant n’a aucune peur. Il lui semble qu’il va échapper aux coups, disparaître comme par enchantement dans des profondeurs sans fond. Jamais il n’a eu aussi mauvaise mine, mais la mère ne s’y arrête pas : « Ephraïm, dit-elle, je vous ai épargné la verge toute votre vie parce que vous étiez malade. Votre frère et votre sœur se sont révoltés contre le Seigneur et contre moi. Vous êtes le seul enfant qui me reste et vous aurez à faire votre devoir. Je ne veux plus vous ménager. Mieux vaut pour vous être malade que bien portant et mauvais. Que votre corps souffre plutôt que votre âme. Ne bougez pas. »

Le terrible bâton se lève et retombe, il se lève de nouveau, mais soudain un bruit étrange s’échappe des lèvres d’Ephraïm qui roule inanimé sur le plancher. Bientôt dans le village on raconte que Deborah a fait mourir son fils sous la verge ; l’indignation contre elle est grande ; mais elle n’en tient aucun compter elle se lamente et prie tout haut dans une agonie de conscience inexprimable :

— Je ne pouvais le laisser se perdre ainsi, tu le sais, je ne le pouvais pas, Seigneur ! Je l’aurais plutôt déposé sur l’autel comme Abraham y déposa Isaac. O Ephraïm ! mon fils, mon fils, mon fils !

L’horreur de cette situation ne peut être dépassée ; c’est à peine si nos nerfs français la supportent. Le temps se passe, il est bien établi dans le village que Deborah Thayer a tué son fils, elle-même n’en doute pas un seul instant, et toute la nuit, le vieux Caleb l’entend se défendre désespérément devant Dieu. Enfin un coup de théâtre intervient ; un témoignage inattendu révèle l’histoire de la glissade nocturne et du mince pie. Il devient clair pour Deborah qu’elle n’est pas meurtrière, que ce qui s’est passé avant son intempestive correction suffisait pour donner la mort à un malade aussi avancé déjà que l’était Ephraïm. Quel soulagement ! Elle ne peut y résister. Après avoir supporté le remords, elle est moins forte devant la soudaine consolation qui la délivre. Peut-être Ephraïm tenait-il d’elle sa maladie de cœur, peut-être ce qu’elle a souffert pendant des mois l’a-t-il prédisposé à une mort subite. Quoi qu’il en soit, elle s’affaisse en bénissant le Seigneur.

Tout cela est d’une grandeur sauvage, si humble, si terre à terre, si rude que soit le sujet. Lorsqu’on traverse d’abord le terrible village de Pembroke on est disposé à trouver quelque prix aux vertus tièdes, à la tolérance pour commencer ; on se met à excuser par esprit d’opposition les menues faiblesses courantes dans le reste