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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/572

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entassés dans l’âtre lui rendaient la chose plus réelle. Il ne sentait que très peu de pitié pour la fille qu’il avait perdue et très peu d’amour pour elle, très peu de pitié non plus et très peu d’amour pour lui-même, rien qu’une espèce d’horreur, » l’horreur de ce côté étranger de la vie, de ce côté étranger de sa propre individualité qu’il s’était dissimulé auparavant. Ce parallèle entre un état d’âme et un amas de vaisselle sale n’est-il pas un exemple de plus de réalisme symbolique ?

« Le ministre et sa femme eurent entre eux, avant de suivre Barney, une conférence à voix basse. Tous les deux étaient fort jeunes, installés depuis peu à Pembroke. Le cœur de la femme du ministre battait très fort, ses petites mains maigres étaient froides dans son grand manchon ; elle sortait d’une famille d’église et n’avait jamais imaginé rien de pareil à cette abomination. Une sorte de honte générale pour tout le sexe féminin semblait peser sur elle comme si elle eût été à la place de Rébecca. » L’apparition de Mrs Sloane, dont elle a entendu parler, lui fait l’effet de celle de la bête de l’Apocalypse. Mrs Sloane essaye bien de pénétrer avec ces gens dans la chambre où s’accomplit la triste et rapide cérémonie nuptiale, mais on lui ferme la porte au nez comme si elle n’était pas chez elle. Une fois mariée la malheureuse Rebecca est emmenée dans la voiture du ministre ; elle traversera le village enveloppée du châle à carreaux bleus que lui a prêté la pécheresse et qui attire tous les regards comme un drapeau d’infamie. Cette scène est d’une incroyable dureté ; elle fait presque haïr des vertus si hautaines. Rebecca serait une criminelle qu’elle ne pourrait expier plus cruellement.

Le mariage ne la relève ni à ses propres yeux ni aux yeux du monde. Longtemps elle se cache dans la maison où l’a installée son complice désormais légitime ; les rideaux sont baissés, les portes closes ; nul visiteur n’est reçu ; parfois on voit passer furtive l’ombre défigurée de la jolie fille dont la fraîcheur, la beauté sont tombées tout à coup. Son vieux père cependant est pris d’un accès de courage unique et qui l’effraye lui-même : il ose aller sur ces entrefaites à l’enterrement du petit enfant, fruit d’un si grand péché. De la part de la mère pas un mouvement, pas un mot de miséricorde ; personne ne se hasarde à parler devant elle de la coupable ; elle redouble de discipline et de surveillance envers le fils qui lui reste : Ephraïm, condamné par les médecins. Une maladie de cœur le mine lentement et Deborah le soigne avec rigueur autant pour mortifier sa chair que par sollicitude pour sa santé. Elle a une manière âpre et farouche d’aimer ses enfans. C’était ainsi qu’après avoir travaillé tout le jour elle