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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/561

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Elle secoua la tête. Un petit frisson effleura son visage placide.

— Avertissez-moi, quand il y aura quelque chose à faire pour vous, reprit-il. Je ne vous oublierai jamais, Louisa.

Puis il l’embrassa et descendit le sentier.

Louisa, restée seule, pleura un peu dans la nuit, elle ne savait pas au juste pourquoi ; mais le lendemain matin à son réveil, elle était comme une reine qui, après avoir craint de voir son domaine lui échapper, s’y sent solidement établie une bonne fois.

Maintenant les hautes herbes pouvaient monter autour de la cabane d’ermite qui retenait César ; la neige, d’année en année, pouvait tomber sur son toit ; jamais ce furieux ne porterait la désolation dans le village sans défense. Maintenant le petit serin pourrait se transformer chaque soir en une boule jaune immobile sans avoir à se réveiller en voletant épouvanté contre les barreaux. Louisa pourrait perler ses fins surjets et distiller des roses, épousseter et polir et embaumer de lavande ses chastes atours comme il lui plairait. Assise à la fenêtre avec son ouvrage, elle s’abîmait dans une paix profonde. Lily Dyer florissante, la tête haute, vint à passer, mais elle ne ressentit aucune émotion. Si Louisa Ellis avait vendu son droit d’aînesse, elle n’en savait rien, tant était délicieux le goût du plat de lentilles dont elle s’était si longtemps contentée. La sérénité, une étroitesse tranquille représentaient pour elle tous les privilèges. Elle envisageait dans l’avenir une longue suite de jours enfilés côte à côte comme les perles d’un rosaire, tous pareils les uns aux autres, tous unis et sans tache ; son cœur s’éleva reconnaissant.

Dehors c’était une ardente après-midi d’été, l’air était rempli des bruits de la moisson, bruits d’oiseaux et d’abeilles, il y avait des clameurs, des cliquetis métalliques, des appels amoureux et de longs bourdonnemens. Louisa restait assise, comptant ses jours dans la prière comme une nonne, hormis le cloître.


II

Ne dirait-on pas quelque petit tableau hollandais d’une limpide et fraîche couleur, aux ombres transparentes, aux détails d’un fini précieux, un de ces tableaux exécutés avec tout autant de soin que Louisa Ellis en mettait à faire reluire son mobilier, puisque Metzu aimait à peindre, paraît-il, dans un pavillon, au milieu d’une pièce d’eau pour mieux conserver la pureté des teintes, et que Gérard Dow, non content d’enfermer ses toiles et sa palette, ne les reprenait jamais sans rester ensuite quelque temps