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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/558

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séjour de l’harmonie et de la paix, aucune prévision des forfaits de César déchaîné à travers le village ne suffisaient à la faire hésiter. Joe Dagget l’avait aimée, il avait travaillé pour elle depuis des années ; ce n’était pas à elle, quoi qu’il pût arriver, d’être inconstante et de lui briser le cœur. Elle continua de piquer dans sa robe de noce des petits points exquis, et le temps s’écoula jusqu’à ce qu’il n’y eût plus que huit jours à compter avant celui du mariage. C’était un mardi soir, et la cérémonie était fixée au mercredi de l’autre semaine.

La lune brillait en son plein ce soir-là. Vers neuf heures, Louisa sortit pour faire quelques pas sur la route. A droite et à gauche il y avait des champs bordés par de petits murs en pierre très bas, le long desquels poussaient des buissons luxurians, et par intervalles quelques arbres, des merisiers, de vieux pommiers. Louisa s’assit sur le mur et regarda autour d’elle avec une involontaire mélancolie. Un fouillis d’églantiers, de lianes et de ronces l’abritait des deux côtés ; elle n’avait devant elle qu’une étroite éclaircie. En face, sur la route, un arbre étendait largement ses branches entre lesquelles brillait la lune, et les feuilles avaient des reflets argentés. La route était merveilleusement pommelée d’argent et d’ombre formant des taches mobiles et changeantes ; l’air était d’une mystérieuse douceur.

— Je me demande si ce ne sont pas là-bas des raisins sauvages ? pensa Louisa.

Elle resta quelque temps assise. Au moment où elle allait se lever, des pas retentirent et elle entendit parler bas, ce qui la fit rester immobile, car l’endroit était désert et elle se sentait peu rassurée. Blottie dans l’ombre, elle résolut de laisser passer ces gens-là, quels qu’ils fussent. Mais tout juste avant de l’atteindre ils s’arrêtèrent ; n’entendant plus ni parler ni marcher, elle comprit qu’ils étaient assis à leur tour sur le petit mur et elle cherchait un moyen de s’esquiver sans être aperçue, quand, de nouveau, une voix rompit le silence. C’était la voix de Joe Dagget. Alors elle ne bougea plus et fut tout oreilles. La voix préluda par un bruyant soupir qui lui était familier.

— Eh bien ! disait Dagget, vous êtes décidée alors ?

— Oui, répondit l’autre voix. Je partirai après-demain.

— C’est Lily Dyer, se dit aussitôt Louisa.

Et la voix prit un corps dans sa pensée. Elle vit une belle grande fille blanche et blonde, au corsage rebondi, à la physionomie ferme, tout cela plus ferme, plus blanc et plus blond au clair de la lune, ses épais cheveux d’or tressés en un nœud compact, une fille toute pleine de calme énergie rustique, avec