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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/555

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Le premier sentiment de Louisa quand Joe Dagget la rejoignit à l’improviste fut une vague consternation, mais elle ne voulut pas l’admettre, fût-ce vis-à-vis d’elle-même, et il n’en soupçonna rien. Depuis quinze ans elle l’aimait, ou du moins elle était persuadée qu’elle l’aimait. A la façon de toutes les jeunes filles, elle considérait le mariage comme une fin raisonnable de l’existence, un but qu’il fallait souhaiter. Avec docilité elle avait écouté les conseils de sa mère à ce sujet. Quand Joe Dagget s’était déclaré, sans hésitation elle avait dit oui. Il était son premier amoureux et l’idée d’en épouser un autre ne se présenta jamais à son esprit. Sa vie, surtout sa vie des sept dernières années, avait été remplie par une paix délicieuse, l’absence du bien-aimé ne lui apportant ni impatience ni tristesse. Certes l’inévitable conclusion, — son retour et leur mariage, — lui souriait ; seulement elle plaçait tout cela dans un avenir si éloigné que c’était presque le placer par-delà les bornes terrestres. Lorsque Joe reparut, elle l’attendait depuis quatorze ans ; néanmoins elle fut surprise et déconcertée comme si elle n’y eût pas encore pensé.

La consternation de Joe ne vint que plus tard. En revoyant Louisa, il l’avait admirée autant que jamais, car autant que jamais elle était attrayante, ayant si peu changé, ses jolies manières, sa grâce, sa douceur restant intactes. Pour lui le but était atteint ; il avait fini de chercher fortune et reprenait sans transition le fil de son roman. Tous les vents amoureux lui chantaient à l’oreille, aussi haut que jadis, une chanson dont le refrain était Louisa. Longtemps il crut de bonne foi l’entendre encore, puis à la fin il lui sembla que si le vent chantait toujours la même chanson, c’était sur d’autres paroles, en y mettant un autre nom. Mais pour Louisa le vent n’avait jamais eu que de faibles murmures ; maintenant il s’était abattu et tout faisait silence. Elle écouta quelque temps encore avec une attention à demi distraite ; puis elle se détourna très calme et se mit à coudre son trousseau de mariée.

Joe avait fait chez lui des changemens tout à fait magnifiques. Il habitait la vieille maison paternelle. Le nouveau couple se proposait de vivre là, car Joe ne pouvait abandonner sa mère qui tenait à ses habitudes. Louisa devait donc renoncer aux siennes. Chaque matin, en parcourant le petit empire virginal qu’elle allait perdre, elle ressentait le chagrin qu’on éprouve à regarder pour la dernière fois le visage de très chers amis. Il était vrai qu’elle pouvait emporter avec elle beaucoup de choses, mais, détachées de leur entourage, ces choses cesseraient presque d’être elles-mêmes. Et puis il y avait bien des détails particuliers de son heureuse vie