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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/551

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d’une clochette se faisait entendre ; de temps à autre passait une charrette appartenant aux fermes du voisinage ; on voyait alors voler la poussière. Quelques travailleurs en chemise bleue, la pelle sur l’épaule, poursuivaient lourdement leur chemin ; de petits essaims de mouches dansaient dans l’air. C’était un mouvement général, précurseur du repos et du silence de la nuit.

Cette légère commotion quotidienne atteignit aussi Louisa Ellis, qui avait cousu tranquillement à sa fenêtre toute l’après-midi. Elle plia son ouvrage avec précision et le déposa au fond d’une corbeille, accompagné de son dé, de son fil et de ses ciseaux. Louisa Ellis ne se rappelait pas avoir jamais égaré un de ces petits attributs féminins qui, par suite d’un long usage et d’une constante association, en étaient venus à faire partie intégrante de sa personnalité.

Louisa ayant attaché un tablier vert autour de sa taille fine, prit son grand chapeau de paille, et, munie d’un petit bol de faïence, sortit dans le jardin pour y cueillir des groseilles. Les ayant cueillies, elle s’assit sur le pas de la porte et les égrena, réunissant avec soin dans son tablier ce qui restait des grappes pour le jeter aux poules. Elle s’assura minutieusement ensuite qu’il n’en était rien tombé dans l’allée.

Louisa était une personne lente et mesurée ; il lui fallut beaucoup de temps pour préparer son thé ; mais, quand il fut prêt, tout le petit couvert avait autant d’élégance que si elle eût voulu se recevoir elle-même comme une invitée.

La mignonne table carrée se trouvait exactement au centre de la cuisine, avec sa nappe empesée dont la bordure de fleurs luisait. Sur le plateau, recouvert d’une serviette damassée, étaient symétriquement posés un gobelet de cristal taillé, plein de petites cuillères, un pot à crème en argent et une tasse de porcelaine rose avec sa soucoupe. Louisa se servait de porcelaine tous les jours, ce que ne faisait aucune de ses voisines ; celles-ci en chuchotaient entre elles. D’habitude, on se contentait partout de faïence commune, les services d’apparat restant enfermés dans une armoire, et Louisa Ellis n’était ni plus riche ni mieux élevée que les autres. N’importe, elle tenait à sortir sa porcelaine. Elle avait ce soir-là, pour souper, un compotier rempli de groseilles au sucre, une assiettée de petits gâteaux et une autre de biscuits ; avec cela, une feuille ou deux de laitue qu’elle coupa délicatement. Louisa aimait beaucoup la laitue et la cultivait en perfection dans son jardinet. Elle becquetait plutôt qu’elle ne mangeait, et il semblait surprenant à la regarder qu’un volume sensible de nourriture pût disparaître.