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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/50

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Deux idées nouvelles surtout, répandues désormais dans le monde, devaient suffire à faire reculer, même au lendemain d’un triomphe, le plus ambitieux conquérant. Il n’oserait braver ni le vœu populaire exprimé par le suffrage universel et que la démocratie, devenue partout maîtresse, ne lui laisserait plus méconnaître, ni la tendance irrésistible des populations à se grouper par nationalités suivant leurs affinités naturelles. Eh bien ! le voilà revenu, ce sombre droit de conquête, dans sa nudité et dans toute sa rigueur : il s’est installé en plein centre, en pleine lumière de civilisation, et tous, hommes d’Etat, aussi bien que docteurs de philosophie politique et sociale, se sont inclinés devant lui. Le vœu populaire, il ne fait pas même semblant de l’entendre ; et quant au principe des nationalités, c’est mieux encore, il a su le tourner à son profit. C’est la nationalité allemande qui réclame ses enfans échappés depuis deux siècles. Peu s’en faut qu’elle ne se croie le droit de les traduire en qualité de réfractaires et de déserteurs devant ses conseils de guerre. Quelle dérision fut jamais plus douloureuse ? Ni le moyen âge, ni l’ancien régime qu’on a tant accusés de ne pas tenir assez de compte de la dignité des peuples, n’avaient imaginé rien de semblable. Tant que ce spectacle dure, une tache est imprimée au front de la société moderne, comme un memento homo qui lui rappelle que les progrès dont elle se Halte n’ont épuré que sa surface et avertit la démocratie, si vaine de sa puissance, qu’elle n’est qu’une poussière d’hommes, jouet, comme toute chose humaine, de tous les vents de la force ou de la fortune.


Duc DE BROGLIE.