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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/49

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Catherine. Nous avons là un vieil et touchant patronage qui met entre nos mains la cause des chrétiens d’Orient. On ne peut nous demander de le sacrifier. De là une diversité de vues qui exige et justifie sur bien des points une indépendance réciproque. Si dans deux circonstances récentes, à l’occasion de la guerre de la Chine et du Japon, et des troubles d’Arménie, nous avons cru devoir marcher complètement d’accord avec la Russie, c’est qu’on aura trouvé à cette communauté d’action un intérêt soit d’ordre général, soit propre à la France. Nous n’avons certes pas agi en vertu d’engagemens qui ne pouvaient avoir été pris, encore moins par une complaisance dont l’échange, dans un cas analogue, ne nous serait probablement pas accordé.

Dans ces conditions, que la loyauté fait un devoir de constater, le bienfait de l’alliance russe est très précieux et la joie qu’en témoignent les populations vient très heureusement continuer l’accord des gouvernemens. Le secours pourtant que nous en tirerions dans l’heure critique dont tout le monde se préoccupe, serait-il suffisant pour compenser les faiblesses qu’une activité, suivant moi mal dirigée, a ajoutées au vice initial d’une situation compromise ? L’examen consciencieux que je viens de faire permettra au lecteur d’en juger. J’hésiterais, pour ma part, à me prononcer pour l’affirmative.

Cette conclusion, j’en conviens, n’est pas encourageante ; et c’est une médiocre consolation de pouvoir se dire, avec la haute autorité que j’ai citée tout à l’heure, qu’une étude pareille faite sur l’état des autres puissances d’Europe ne conduirait pas non plus à un résultat bien satisfaisant. Car nous ne sommes pas seuls, on vient de le voir, à porter le lourd héritage de la guerre de 1870 ; tout le monde en a sa part par le sentiment de malaise général auquel personne n’échappe. C’est la condition commune, et quand même la France serait seule à en souffrir, les autres peuples ne devraient encore s’y résigner qu’en rougissant. C’est leur honneur à tous, et celui de notre siècle tout entier qui s’en trouve également atteint. Un démenti plus éclatant ne pouvait être donné aux espérances généreuses qu’avaient conçues, à quelque pays qu’ils appartinssent, tous les esprits élevés de la génération qui s’incline aujourd’hui vers la tombe. Tout les autorisait à penser qu’ils n’étaient plus destinés à voir reparaître ces régimes d’oppression et de contrainte, issus de ce que les juristes du temps passé, les Crotius et les Vattel avaient tristement appelé le droit de conquête, n’osant par pudeur lui donner son vrai nom : le droit du plus fort. Les lumières de la civilisation avaient, pensait-on, pour jamais fait justice de cet abus de la victoire.