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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/466

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si tortu que c’est une pitié. « O la cruelle chose que d’avoir affaire à des bêtes ! » Ces continuels froissemens et ces mille dégoûts de la vie journalière la ramènent à une idée, toujours la même, celle de sa propre supériorité. Elle en conçoit un amour-propre qu’elle avoue bravement, un orgueil dont elle sent en elle une si forte dose qu’il la met en garde contre les mesquineries de la vanité. Viennent maintenant pour faire saigner cet orgueil telles humiliations dont plus tard les années n’auront pas adouci le cuisant souvenir : une visite chez une grande dame aux airs protecteurs, un dîner où les dames Phlipon mangent à l’office, un séjour à Versailles où la lectrice de Plutarque a la révélation, du « luxe asiatique de nos rois. » Il n’en faut pas tant pour faire comprendre que la jeune fille ait subi comme une torture l’humilité de sa condition.

Mais le moyen d’échapper à cette condition ? Le moyen d’échapper à son temps et à son sexe ? Pourquoi n’est-elle pas née Spartiate ou Romaine ? Ou pourquoi n’est-elle pas un homme ? Ah ! sans doute, si les âmes étaient préexistantes aux corps et qu’il leur fût permis de choisir celui qu’elles voudraient habiter, elle n’aurait pas « adopté un sexe faible et inepte. » Elle a de bonne heure réfléchi sur le rang que les femmes doivent occuper dans l’ordre de la nature et de la société. Et si elle les croit « susceptibles de ces fortes impressions qui font la grandeur d’âme et l’héroïsme et que d’ailleurs nous remarquons dans plusieurs d’elles illustrées par l’histoire », elle se rend compte néanmoins qu’elles sont réduites la plupart du temps à l’effacement et à l’inutilité. C’est ce qui la désespère. Elle sent en elle un trésor de facultés sans emploi. « Je suis comme ces animaux de la brûlante Afrique transportés dans nos ménageries… Mon esprit et mon cœur trouvent de toutes parts les entraves de l’opinion, les fers des préjugés et toute ma force s’épuise à secouer vainement mes chaînes. » Ses désirs s’avivent de toute l’intensité de ses regrets, ses rêves s’élargissent à l’infini jusqu’au souhait de travailler au bien public, d’amener le triomphe de la liberté, d’embrasser l’humanité tout entière dans un amour qui ne connaît plus les frontières des peuples : « Alexandre souhaitait d’autres mondes pour les conquérir, j’en souhaiterais d’autres pour les aimer. » Elle étouffe. Dans la certitude de son impuissance, le sentiment de la contrainte qui pèse sur elle et refoule dans son âme un flot de désirs sans issue, y entretient la continuelle exaltation de l’esprit.

Cette ardeur intellectuelle ne se compense pas, comme il arrive, par quelque froideur physique. Sur ce chapitre comme sur tous les autres, Mlle Phlipon nous renseigne avec la complaisance dont elle est coutumière et avec une impudeur qui est le signe de l’époque. Elle parle à maintes reprises de la vigueur de sa constitution, des