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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/462

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que deux forces seules pouvaient sauver l’humanité : la Religion et l’Art. D’autres ont soutenu la même thèse avec plus ou moins de talent, mais ce que nul n’a fait, c’est de faire surgir un idéal nouveau, c’est de créer de toutes pièces un art dramatique adapté aux besoins de notre époque, enrichi de ce merveilleux langage de la musique, un art qui semble avoir atteint d’un bond à l’apogée du rêve de beauté accessible à l’homme de notre siècle. Barbey d’Aurevilly dit quelque part : « L’homme égalant l’artiste le rend plus grand, et en explique mieux la grandeur. » Chez Wagner, par un phénomène inverse, l’artiste, égalant l’homme, a permis à celui-ci d’oser, dans sa noble lutte pour la défense de l’idéal, bien au-delà de ce que la seule argumentation eût pu tenter et accomplir. On s’est peu occupé, naguère, des « doctrines » de Wagner, — et on en a ri quelquefois. Mais voici que son art s’est imposé au monde entier, et derrière cet art se dresse, toujours plus distincte, la personnalité du grand homme. Son influence ne fera que grandir.

Nulle part, l’art de Wagner n’a suscité un enthousiasme plus éclairé qu’en France. Cela tient, j’en suis convaincu, au caractère classique de son œuvre, et c’est précisément pour cela que j’ai tenu à signaler ce caractère avec quelque insistance. En France aussi, l’intérêt pour la personne du maître ne fait que s’accroître de jour en jour ; or cette personnalité est une puissance, une force active, dans la lutte entre la Religion et l’Incrédulité ; entre la Métaphysique et l’Empirisme ; entre l’Idéalisme et le Matérialisme ; entre le culte du Beau classique et l’adoration systématique du Laid.

La victoire de Wagner, c’est une victoire de l’Idéalisme ; — el voilà pourquoi elle importe à la France.


HOUSTON STEWART CHAMBERLAIN.