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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/46

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orateur signalait cette passion d’expansion militaire qui se développant aux extrémités du monde au moment où le globe est devenu, « grâce au télégraphe comme un faisceau de nerfs », pouvait rendre général et terrible l’ébranlement causé sur un point quelconque par le moindre choc.

Ces paroles d’une mélancolique éloquence ont l’accent ému et pénétrant que donnent une expérience, peut-être une inquiétude personnelle. Mais qu’est-ce donc que cette instabilité d’équilibre qu’a pu reconnaître dans les dernières phases de sa brillante carrière, cet illustre vétéran de la diplomatie européenne ? N’est-ce pas le résultat inévitable de la situation forcée et contrainte créée par la guerre de 1870 et que le traité de Francfort a tenté de régulariser ? Au prix où elle a été obtenue, la paix se prolonge vainement elle ne parvient pas à paraître ni sûre ni durable. Il est des sentimens qu’on ne froisse pas, des droits qu’on ne méconnaît pas impunément, et l’Europe est devenue pareille au malfaiteur couronné que fait parler Shakspeare : elle ne peut plus goûter le repos : Macbeth shall sleep no more.

Ce serait une erreur de croire que l’heureuse union établie dans ces derniers temps entre la France et la Russie, en faisant face et contrepoids à la triple alliance, ait suffi pour assurer un équilibre nouveau, et mettre par-là un terme à la sourde et constante inquiétude dont toute l’Europe est travaillée. Cet accord dont les deux nations se félicitent à juste titre, ne supprimant pas la cause du mal, ne peut qu’en atténuer et en suspendre momentanément les effets. Personne n’a le droit de demander à quelles conditions s’est opéré le rapprochement qui paraît aujourd’hui intime entre le gouvernement du tsar et l’Etat républicain. S’il y a eu, ce que j’ignore, une alliance, dans le sens propre du mot, consacrée par des clauses écrites, et ayant prévu ce qu’on appelle, dans le langage pédantesque des chancelleries, des casus fœderis déterminés, on fait bien de tenir ces stipulations secrètes et toute curiosité à cet égard serait inconvenante. Mais il y a une chose qu’on peut affirmer sans risque de se tromper : c’est qu’il ne peut avoir été question dans aucun article de ces conventions, d’apporter une dérogation aux conditions du traité de Francfort ; et que la porte, dès lors, n’est que très imparfaitement fermée aux chances de trouble qui peuvent toujours naître de la nature même de ces conditions.

Loin qu’on ait dû songer à modifier l’état territorial défini et imposé par le vainqueur de 1871. c’est le dessein de le maintenir, s’il était menacé par une agression et extension nouvelles, qui a été évidemment, pour les deux gouvernemens, le point de départ,