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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/459

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important qu’y joue le geste muet. Et pourtant, en creusant jusqu’au fond, et par une patiente analyse, le drame wagnérien, on y retrouvera ce but unique, de représenter non le fait, mais l’état d’âme. On verra que les événemens que ce drame laisse se dérouler devant nos yeux trouvent leur utilité maîtresse dans le fait qu’ils précisent le sens du langage des sons en le circonscrivant par l’impression inoubliable de la chose vue, et qu’en outre ils augmentent la puissance expressive de la musique par le souvenir qu’elle évoquera plus tard des situations décisives. De plus, ce qui, chez Wagner, accentue encore cette marque indiscutable d’idéalisme, c’est que, la musique étant essentiellement impropre à exprimer tout ce qui n’est qu’individuel, fortuit, ou conventionnel, tout ce qui demanderait des explications de temps et de lieu, l’action que développe le drame wagnérien ne saurait être ni historique, ni anecdotique. De là le symbolisme grandiose, mais nécessaire, où se meuvent les drames de Wagner, et qui, tout en les rapprochant des chefs-d’œuvre de la Grèce, ne laisse pas que de les circonscrire dans d’infranchissables limites. Or, cette limitation rigoureuse est précisément, on le sait, une condition de tout art « classique ». Quoi qu’il en soit, et ce sera notre conclusion sur ce point, la puissance d’idéalisme que son caractère symbolique donne au drame wagnérien n’a jamais été dépassée.

Si l’espace me le permettait, j’aimerais à montrer comment la musique, qu’on qualifie volontiers, et non sans raison, d’art romantique, est devenue, grâce au génie de Wagner, — digne héritier, en ceci, de Bach, de Mozart et de Beethoven, — l’élément « classique » par excellence du drame nouveau. Mais je crois qu’en signalant sa simplicité, son unité et son idéalité, j’en ai assez dit pour établir ce que j’ai appelé le « classicisme » de l’œuvre wagnérienne.

Que si l’on m’objectait les géans, les nains, les dragons, etc., et qu’on y voulût voir des aberrations romantiques, je répondrais avec Boileau que

Il n’est pas de serpent, ni de monstre odieux,
Qui, par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux.

Et ce serait encore Boileau qui m’aiderait à répondre à tel esprit chagrin qui signalerait un prétendu manque de proportion ; — la longueur des discours de Wotan, la grande part faite à la réflexion dans le rôle de Hans Sachs ; car, le célèbre Français l’a dit : « La marque infaillible du sublime, c’est quand nous sentons qu’un discours nous laisse beaucoup à penser. »