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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/448

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Allemands en est encore à se demander si Wagner est ou non un génie, et si les représentations de Bayreuth sont réellement supérieures à celles de Berlin ou de Hambourg !

Wagner, est-il besoin de le dire ? était aussi peu Allemand que possible à ce point de vue ; dès sa jeunesse, il se montra assoiffé de perfection. Les journaux de Magdebourg n’ont gardé qu’une seule trace de son passage, comme chef d’orchestre, dans cette ville (1834-1830) : ils signalent la perfection inusitée atteinte par l’orchestre. Holtri, directeur, en 1838, du théâtre de Riga, se plaint, dans ses Mémoires, de et ; terrible chef d’orchestre : « Il mettait le personnel au désespoir par d’interminables répétitions… Rien ne lui allait, rien n’était assez parfait, rien assez délicatement nuancé. » On comprend, dès lors, quel enthousiasme dut éprouver un tel homme lorsque, à Paris, il put assister aux répétitions de l’Opéra, et s’assurer de la façon minutieuse et intelligente dont on conduit les études ; — lorsqu’il entendit, au Conservatoire, la Neuvième Symphonie, à laquelle Habeneck, avec le premier orchestre du monde, avait voué trois ans d’un travail acharné, jusqu’à ce que pas un détail n’en demeurât obscur ; — lorsqu’il put enfin assister aux soirées de la Société des derniers quatuors de Beethoven, et entendre exécuter, dans toute leur perfection, ces œuvres qui, alors, étaient encore ignorées, ou à peu près, en Allemagne… Je ne crois pas devoir ici fatiguer le lecteur de citations à l’appui de ce que j’avance [1] ; une seule suffira à montrer combien profonde fut la trace que laissa ce séjour dans la vie artistique de Wagner. Parlant, en 1869, de l’audition de la Neuvième Symphonie aux concerts du Conservatoire en 1839, il ajoute : « Comme par enchantement, je fus, du coup, initié aux incomparables mystères du génie. Je le contemplais enfin face à face, et le clair langage qu’il me tenait me pénétrait désormais de sa souveraine sincérité. » (Écrits, t. VIII, p. 340.)

Cette soif naturelle de la pure perfection, c’est elle qui a, c’est là comme établi, le vrai point de contact entre Wagner et la France, et une première raison pour laquelle ses séjours à Paris ont eu, dans sa vie, une importance considérable. Rien ne pouvait, en effet, l’encourager davantage dans la mission qu’il s’était donnée, de stimuler ses compatriotes, de leur faire comprendre que la perfection du détail est l’honnêteté de l’artiste, et en outre la condition essentielle de l’art lui-même. Certes, Wagner ne le cédait à aucun autre Allemand pour la puissance du souffle dont vibrait son âme de poète : mais dans tout ce qu’il entreprit dorénavant,

  1. Consulter, à cet égard, la Wagner-Encyklopædie, de M. Glasenapp (chez Fritzsch, Leipzig).