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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/40

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approprié. Mais quand même cette armée coloniale, tant de fois annoncée, au lieu de n’être encore qu’un thème de discussion, serait sur pied et prête à partir, pour l’heure présente, j’en conviens, la situation serait meilleure : car on n’expédierait plus chaque année, dans ces contrées où l’air qu’on respire est souvent mortel, de pauvres enfans de nos campagnes, à peine sortis de l’adolescence, et dont plus d’un ne reverra pas le toit paternel ! Mais dans la supposition que j’ai faite d’un conflit éclatant en Europe, le problème, pour avoir changé de face, ne serait pas résolu. De deux choses l’une : ou cette armée spéciale est comprise dans l’effectif total prévu par nos lois comme nécessaire à la sécurité nationale, et alors son absence sur le théâtre de la guerre se fera toujours sentir et regretter, surtout si on y a fait entrer une élite de vieux soldats aguerris, faisant de l’état militaire une profession, tandis qu’on laisse toutes les recrues pour l’armée active. Ou bien c’est un supplément tenu en dehors du compte et en sus de l’armée régulière, et alors ce sont des frais d’entretien de plus, mis à la charge du trésor public dans un moment où il aura à supporter les énormes dépenses d’un état de guerre.

Je crains fort que cette dernière réflexion ne paraisse pas suffisamment héroïque, puisqu’elle a l’air de supposer que dans un tel jour et en face d’un tel intérêt, il y aura encore lieu de tenir compte des considérations pécuniaires. Mais j’ai déjà expliqué pourquoi il me serait impossible de passer avec la légèreté présomptueuse que je vois souvent affecter sur le rôle que l’argent a toujours joué, mais de nos jours plus que jamais, dans les relations internationales, qu’elles soient pacifiques ou belliqueuses. Aussi c’est avec une véritable douleur que je cherche ce qu’est devenu le prestige dont j’ai parlé, cette supériorité incomparable dont j’ai vu moi-même la France jouir quand elle est sortie, avec une aisance inattendue, de difficultés financières dont les annales économiques d’aucun peuple n’avaient encore donné l’exemple. Nous ne sommes plus au lendemain de cette restitution de l’indemnité de cinq milliards, payés avant l’échéance par toutes les classes de la population sans gémir ni sourciller, et suivie, après un tel effort, d’une prospérité renaissante, d’un budget doté de cent cinquante millions d’amortissemens et d’une hausse de fonds qui préparait une conversion prochaine. Nous n’avons plus cette facilité de pouvoir contracter un large emprunt sans le gager par aucune charge nouvelle, qui était pour un cas de guerre comme une menace silencieuse que tout le monde comprenait. Un spectacle bien différent est aujourd’hui sous nos