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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/391

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légitime, la gaîté de la jeunesse, tout cela était à dessein laissé dans l’ombre.

Un type bien vrai et aisé à reconnaître, c’était l’étudiant inamovible, qui, arrivé à l’université à l’âge de dix-huit ans, y végète encore à trente-cinq. Il ne s’est jamais présenté à aucun examen, mais il connaît les meilleurs endroits pour boire et manger et aussi les mille façons de « carotter » son prochain ; il se fait mettre à l’hôpital chaque fois que son gousset est vide et que tous les autres expédiens ont manqué leur effet. A l’hôpital, on est au moins nourri et pas trop mal couché. Il y a encore l’étudiant paria, qui a appris par expérience que le succès aux examens est bien plus un problème économique qu’une question de travail et d’application ; que le loyer, le couvert, le chauffage, les inscriptions et la contribution à la caisse de sa nation y jouent un rôle autrement important, que l’application et l’étude. En fin de compte, il prend la résolution de demander à être exonéré de la contribution annuelle à sa nation. Mais, froissé de la façon dont cette dispense a été votée par ses camarades, — à une faible majorité et après des remarques blessantes, — il rompt avec sa nation et vit en paria, sans attaches ni camaraderies. Et il y a enfin le pauvre petit étudiant bossu qui, dans la simplicité de son cœur, voulait vivre « d’abnégation et de courage, » avec la bourse de deux cents couronnes qu’il avait obtenue ! La fin du semestre approchait ; la bourse était dépensée jusqu’au dernier sou ; et le malheureux étudiant devait encore se présenter à la licence. Il avait même dû, à son désespoir, recourir au « clou », où sa montre était restée accrochée ; mais le produit de cette visite ne lui avait guère profité, car à la porte du mont-de-piété des camarades l’attendaient et l’avaient entraîné de force au café pour fêter la « récolte » : il était rentré sans un sou. Son bois était épuisé ; il ne pouvait plus étudier qu’au lit, pour maintenir un peu de chaleur dans son pauvre corps. La veille même des examens, on l’y trouva évanoui, effondré sur un gros traité de physique. Depuis quarante-huit heures, il n’était pas sorti et avait oublié de manger.

Comme contraste, nous passons maintenant au tableau de la pension tenue par une veuve de pasteur, dans la grande maison en bois, sur les hauteurs, loin du bruit et des distractions de la ville basse. Douze étudians, pensionnaires de la digne matrone, y mènent la vie de famille. Les soirées s’y déroulent dans le salon de la brave dame, autour de la jeune nièce, musicienne et coquette, que tous courtisent et que tous aiment, chacun à sa façon, au milieu du chant, des lectures en commun, des tournées de petits verres, de la chasse à l’album où se trouvent les différens portraits de la belle.