Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/386

Cette page n’a pas encore été corrigée


personnages sont tristes, d’une tristesse physiologique, et finissent généralement mal ; mais il ne nous est pas démontré qu’ils devaient finir comme ils font ; que la fatalité, — qu’elle s’appelle hérédité ou influence du milieu, — le voulait ainsi ; qu’il ne pouvait en être autrement.

A un style remarquable, et qui lui est vraiment personnel, M. Strindberg joint un talent descriptif hors pair, une remarquable faculté d’animer les scènes qu’il dépeint, et de les faire vivre d’une vie spéciale, en les marquant du sceau particulier de son tempérament.

Mais M. Strindberg est avant tout un « tempérament », au sens où l’on emploie aujourd’hui ce mot dans l’école naturaliste : c’est un tempérament qui marque tout de son empreinte, qui force l’admiration par l’originalité de ses vues, mais qui attire rarement la sympathie. Cette déprimante vision du mal universel, de la vilenie et de la bassesse régissant le monde, sans une seule action qui jamais émeuve, attendrisse ou réchauffe, cette vision non seulement n’éveille pas la sympathie, mais finit même par laisser une fâcheuse impression d’affectation et de parti pris. C’est cette impression qui a fait un tort considérable à M. Strindberg, et qui l’a longtemps empêché d’être apprécié à sa juste valeur. Si ses livres sont très lus, ils ne sont guère aimés ; et l’auteur lui-même, quoique assurément un des écrivains les plus marquans de son pays, en a été l’homme le plus décrié et le plus honni. Du reste, si le trait dominant de son caractère est le scepticisme et l’amertume, ses idées semblent avoir subi une série indéfinie d’évolutions et de changemens. Chaque nouvelle vérité, qu’elle lui vienne de lui-même ou du dehors, devient pour lui la vérité absolue, l’unique vérité, pour la défense de laquelle il s’arme en guerre. Souvent ainsi il est allé d’une croyance à une autre. Il a été tour à tour utopiste, socialiste, anarchiste, et en dernier lieu aristocrate d’après les idées de Nietzsche. La fraîcheur de ses impressions est admirable, comme aussi sa puissance à les transmettre au lecteur. C’est un écrivain original et puissant, mais le plus inégal que nous ayons connu. Ses écrits fourmillent d’idées souvent fausses, presque toujours frappantes, qui se coudoient, se pressent, se heurtent sans se fixer. Son cerveau est comme une mer agitée, toujours pleine de remous, avec des sautes de vent imprévues et fréquentes.

D’une abondance extraordinaire, il s’est promené un peu dans tous les champs littéraires, et la valeur de ses œuvres varie autant que leur forme et leur esprit. On y trouve de tout : romans, nouvelles, poésies, pièces de théâtre, critique littéraire et essais divers, y compris un essai sur l’agriculture en France : La vie