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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/36

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sur la politique coloniale, dans des termes que, bien qu’il y ait quelque inconvénient à se citer soi-même, je me permets pourtant de reproduire. La date de ce petit tableau eu fait le principal mérite, car les événemens qui ont suivi se sont chargés d’en attester l’exactitude avec une précision qui leur donne un caractère presque prophétique.

« La situation, était-il dit, d’une puissance qui veut coloniser un pays barbare est très difficile. Elle a toujours des démêlés sur sa frontière. On ne fait pas en effet une telle colonisation sans blesser les préjugés, les mœurs, les habitudes des sujets nouveaux que l’on veut acquérir et civiliser ; il y a des mécontens qui quittent leur patrie et des révoltés qu’on en chasse. Ces révoltés et ces mécontens se réfugient à la frontière où ils rencontrent en général des populations semblables à eux par la langue, la race et les habitudes ; là ils travaillent en sécurité contre le gouvernement qui les a bannis, de sorte qu’il existe, sur la frontière d’une colonie de cette espèce, une conspiration presque constante qui tantôt couve, tantôt éclate, qui se manifeste à certains jours, qu’on est obligé de réprimer rudement dans certains autres, mais qui exige qu’on se tienne sur un qui-vive perpétuel. Cette situation est pénible, fatigante, elle cause, à ceux qui sont condamnés à la supporter, une impatience bien naturelle. Alors se produit un phénomène moral que je ne puis mieux comparer (et cette métaphore paraîtra assez naturelle quand il s’agit du désert et de son voisinage) qu’au phénomène physique si connu sous le nom de mirage. On s’imagine volontiers que si on va chercher la conspiration là où elle est en permanence, l’insurrection là où elle se prépare, on pourra en éteindre le foyer et y vivre ensuite en sécurité. Sous l’empire de cette illusion, on avance, on s’étend, on ajoute une conquête à une précédente et qu’arrive-t-il ? On n’a pas plus tôt reculé la frontière que la conspiration recule avec elle et va s’établir au-delà des nouvelles limites. On n’a rien gagné en sécurité et on a étendu sa ligne d’opérations au risque de l’affaiblir [1]. »

Les choses ne se sont-elles pas passées tout à fait de cette manière au Tonkin ? N’est-ce pas par des raisons de cette nature, dont chacune paraît toujours excellente, que nous avançons sans relâche dans les profondeurs du Soudan ? N’est-ce pas pour garder la côte occidentale de Madagascar qu’il a fallu pénétrer dans le centre même de la contrée et s’emparer de sa capitale ? Cette dernière conquête, à la vérité, a un avantage : Madagascar étant

  1. Sénat, séance du 25 juillet 1881.