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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/353

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élargi indéfiniment le point à juger, on a fait de cette affaire le procès de tout un régime politique !

Le juré a donc à coup sûr reçu de l’affaire une première impression, probablement vague et fausse. En tous cas il s’exagère sûrement, au moment où il entre dans la salle, l’importance du spectacle auquel il va assister.


IV

Si Théophraste Renaudot, aïeul patenté de notre journalisme, médecin et gazetier, pouvait, à l’occasion d’un grand procès de Presse, quitter le piédestal qu’il occupe à quelques pas du Palais, et, franchissant le degré où les Parlementaires brûlaient les journaux de jadis, gagner la voisine Cour d’Assises, il observerait sans doute avec quelque surprise les modernes façons de sa célèbre fille la presse périodique. L’ayant laissée sujette et vraiment hors la loi, il la retrouverait souveraine, et il verrait ces pauvres gazetiers, parias de l’ancien régime, devenus privilégiés dans le régime nouveau.

Ce trait est fort visible à l’audience où nous sommes et qui en aucun point ne ressemble à l’audience d’hier ou à celle de demain. La foule qui est venue pour le délit de presse est une foule toute spéciale, bien différente assurément de la houle vulgaire des affaires de sang, ou du public élégant des affaires de cœur. Peu de dames dans la salle, et au fond, à l’endroit réservé au public, peu d’auditeurs, quelques étrangers égarés. Mais dans l’enceinte du barreau, l’animation est extraordinaire ; une fièvre quasi parlementaire échauffe tout le stage. On se montre des témoins de marque, des hommes politiques connus. Depuis qu’ils sont en session, pendant ces jours d’apprentissage, certains jurés avaient pu acquérir quelque expérience des procédures criminelles, accoutumer leurs yeux aux formes usitées, mais aujourd’hui rien ne se trouve à sa place habituelle. Pas de gardes républicains, pas de pièces à conviction, pas de prisonnier au banc où, d’ordinaire, l’accusé est assis.

Cependant, en face du jury, s’ouvre tout à coup la porte bien connue, cette porte fatale par où, aux minutes tragiques, apparaît le condamné, pâle et hagard, qui vient écouter sa sentence. Oh, cette porte ! Quelle angoisse affreuse les jurés ont éprouvée déjà en la voyant s’ouvrir devant le condamné à mort ! Qu’est-ce donc ? elle cède aujourd’hui sous la poussée d’un groupe joyeux, et les chroniqueurs judiciaires, le crayon aux dents et le carnet aux doigts, escaladent les bancs d’infamie, se disputent en riant