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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/342

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pour remplir une mission sociale, d’avoir un peu plus d’idées. Ils sont beaucoup moins philosophes que Wordsworth. En revanche — et c’est leur supériorité ils sont plus vraiment poètes.

C’est la poésie modeste et familière du grand Lakist qui lui a valu en France une sympathie assez vive dans un petit groupe. Wordsworth a eu en France sa chapelle, et le prêtre de ce culte peu répandu, ç’a été Sainte-Beuve.

Sainte-Beuve avait-il beaucoup lu ces Lakists dont il se proclame volontiers le disciple ? Il est permis d’en douter quand on lit certaine lettre adressée en 1863 à William Reymond, auteur d’un livre sur Corneille, Shakspeare et Gœthe : « Tout en professant et même en affichant l’imitation des poètes anglais et des lakistes, je vous étonnerais si je vous disais combien je les ai devinés comme parens et frères aînés, bien plutôt que je ne les ai connus d’abord et étudiés de près. C’était pour moi comme une conversation que j’aurais suivie en nie promenant dans un jardin, de l’autre côté de la haie ou de la charmille : il ne m’en arrivait que quelques mots qui me suffisaient et qui, dans leur incomplet, prêtaient d’autant mieux au rêve. » Cela, c’est la confidence du critique vieilli et assagi. Mais le poète des Consolations ne parlait pas de ce ton. Il vantait bien haut cette poésie intime et familière qui se rapprochait tant de son propre idéal. Dans une pièce qui date d’octobre 1829, il place Wordsworth au rang de ses auteurs favoris, de ceux qu’il relit

Aux momens de langueur où l’âme évanouie
Ne peut rien d’elle-même et sommeille et s’ennuie…

Ceux qu’il prend alors, pour secouer cette torpeur, c’est Pétrarque, c’est Milton, c’est Dante,

C’est Wordsworth peu connu, qui des lacs solitaires
Sait tous les bleus reflets, les bruits et les mystères,
Et qui, depuis trente ans, vivant au même lieu,
En contemplation devant le même Dieu,
A travers les soupirs de la mousse et de l’onde,
Distingue, au soir, des chants venus d’un meilleur monde.

Le Wordsworth qu’il vante en ces termes à Antony Deschamps, c’est le Wordsworth descriptif, élégiaque et lamartinien. Et c’est celui-là aussi qu’il imite, « se frayant, comme le remarque Théophile Gautier, de petits sentiers à mi-côte, bordés d’humbles fleurettes », rendant un culte discret à une Muse mélancolique :

Assise au bord d’une eau qui réfléchit les cieux,
Elle aime la tristesse et ses élans pieux ;