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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/335

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pathetic fallacy : cela, c’est du Gray, du Lamartine, du Musset, du Byron. Assurément, il a semblé parfois à Wordsworth que sa personnalité se confondait avec celle de la nature : tout enfant, allant un jour en classe, « il a dû tâter fortement un mur ou un arbre pour sortir de cet abîme d’idéalisme et rentrer dans la réalité. » Mais cet état est exceptionnel chez lui. La conception qu’il se fait du monde ne suppose ni l’absorption du poète dans la nature, ni celle de la nature dans le poète. Ce qu’il veut, ce sont, comme l’a dit excellemment M. Angellier, « des heures de divine réceptivité. » C’est la soumission de l’écolier à son maître. C’est une extase où l’âme s’embellit et s’ennoblit à force de se pénétrer de la noblesse et de la beauté du monde.

Il ne faut pas demander à une conception poétique la rigueur d’un système. Mais il ne faut pas contester non plus à un poète le droit d’aller jusqu’au bout d’une idée, fût-ce une idée de poète. C’est ainsi que Taine, après avoir amèrement reproché à Wordsworth de « faire pulluler dans tous les coins les chardons métaphysiques », lui a proposé ironiquement, puisque aussi bien tout sujet porte en lui son enseignement, de chanter « une brosse à dents usée, qui cependant continue son service. » Ce sarcasme a paru cruel aux dévots du poète de l’Excursion ; et ils sont dans leur droit. Certes, Wordsworth ne craint pas « les chardons métaphysiques » ; certes, il est, en fait d’attendrissement, capable de tout. Mais quoi ! il ne faut pourtant pas être plus sévère envers un poète qu’envers un philosophe, et, la plaisanterie que vous décochez à Wordsworth, pourquoi l’épargnez-vous à Spinosa ou à Hegel ? Oui, il nous paraît, à nous compatriotes d’Alfred de Musset ou de Prosper Mérimée, que Wordsworth s’est guéri un peu trop complètement de son rationalisme. Oui, son mysticisme naturaliste nous effarouche par momens. Mais comment méconnaître la grandeur de ce culte de la nature, préceptrice et bienfaitrice du genre humain ?

Le plus singulier, ce sont les conséquences que Wordsworth en a tirées : la méfiance envers ce qu’on nomme le progrès ; le dédain de ce qu’on appelle la science.

Le progrès : cela se conçoit assez. Le progrès n’apparaît pas dans la nature. Elle n’improvise rien. Elle est impassible. Elle ne fait ni ne défait rien en une nuit. Ayant les siècles en perspective, elle ne connaît ni la hâte ni la fièvre d’aboutir. Inspirons-nous donc de sa magnifique stabilité. Mais la science ? Est-ce que la science n’est pas justement l’interprétation de la nature ? Est-ce qu’elle ne donne pas la main à la poésie ? Est-ce qu’elle ne travaille pas à la même œuvre ?… Wordsworth, ici, recule devant