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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/331

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Voyez plutôt comme il nous conte l’éveil de sa vocation de poète. Il avait alors quatorze ans. Allant un jour de Hawkshead à Ambleside, il aperçut un chêne « qui enlaçait ses branches et ses feuilles assombries », en se détachant sur la splendeur du soleil couchant. « Ce fut un moment important de mon histoire poétique ; c’est alors que je pris conscience de l’infinie variété des aspects naturels qui avait été négligée par les poètes de tous les siècles et de tous les pays, autant que je les connaissais. Et je pris la résolution de suppléer à cette lacune. » Dès lors il a senti s’imposer à lui, avec la force de l’évidence, la loi suprême de toute poésie : la parfaite docilité envers la nature. Dès lors, il a conçu l’imagination comme il la définira plus tard, comme la faculté d’entrer en communion avec l’univers visible, voile transparent de l’invisible.

Emerson donne quelque part comme un des traits caractéristiques de l’esprit anglais le « matérialisme mental, » c’est-à-dire l’impossibilité de penser ou de raisonner sans s’appuyer sur un fait précis ou sur une image. Personne, que je sache, ne représente plus pleinement ce caractère de la race que Wordsworth. Comparez-le, à cet égard, à notre Lamartine, celui de nos romantiques qui lui ressemble le plus. L’image, chez le poète français, est tour à tour majestueuse, élégante, spirituelle : elle s’enveloppe de grâce, de mollesse, de langueur attendrie ; elle est toujours d’un poète, et, je me hâte de le dire, d’un plus grand poète que celui-ci. Mais est-elle toujours d’un observateur ? Lamartine aurait-il pu écrire, comme Wordsworth à propos d’un de ses poèmes : « Il n’y a pas une image que je n’aie observée, et encore aujourd’hui, dans ma soixante-treizième année, je me rappelle le lieu et le moment où la plupart me sont venues ? » Pesez ces mots. Lamartine a-t-il jamais présenté un tel développement du « matérialisme mental ? » C’est qu’en effet, pour le poète anglais, l’image n’est que la traduction plus nette du réel. Suivant une comparaison de Coleridge, le génie ne déforme pas plus les objets que l’eau de la mer ne déforme un galet, qu’elle mouille et fait luire au soleil. L’image est l’expression modeste et sans fard de la vérité. Ne confondons pas l’imagination et la fantaisie. La fantaisie c’est tout ce que la poésie renferme de mensonge. C’est « la faculté d’exciter le plaisir et la surprise par de brusques changemens de situation et par des images accumulées. « Wordsworth la méprise à ce point qu’il reléguera sous le titre de Poèmes de fantaisie tous ceux auxquels il n’attache aucune importance. Au contraire, l’imagination « tire des effets impressionnans d’élémens simples. » Elle procède comme la science, par l’observation patiente et