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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/33

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Je consentirais donc de grand cœur, ne fût-ce que pour éviter cette apparence, sinon à me déclarer convaincu d’avance de mon erreur, au moins à ajourner toutes mes critiques sur le système lui-même jusqu’au jour où l’expérience serait venue démontrer si nos prévisions étaient fausses ou fondées. Mais cette attente ne serait possible que si l’entreprise avait été dirigée avec un degré suffisant de prudence et de réflexion, si on avait opéré sur un nombre restreint de localités bien choisies, et en rapport naturel avec la mère patrie, si on avait travaillé en un mot avec des moyens appropriés aux différens buts à poursuivre. Dans ces conditions, qui ne compromettraient aucun intérêt grave, on pourrait patienter et laisser venir le jugement des faits. Mais si au contraire, comme il n’est que trop aisé de le constater, tout a été conduit avec une précipitation si aveugle, et au prix de sacrifices si peu proportionnés au résultat, que nos fâcheux pressentimens sont dès à présent non seulement justifiés, mais dépassés, ce n’est pas seulement notre droit (on en ferait volontiers le sacrifice), c’est une obligation de le constater. Nous avons vécu trop souvent d’illusions et payé assez cher d’aveugles complaisances d’amour-propre : il est temps de ne plus jamais hésiter à regarder la réalité en face. D’ailleurs, si une erreur commise ne peut plus être prévenue, on peut toujours ne pas l’aggraver. Dans une voie fâcheuse où on est entré, reculer peut être impossible, mais il est toujours temps de ne pas avancer davantage.

Quel était, en effet, le principal reproche que nous faisions, mes amis et moi, à cette éclosion soudaine d’aspirations coloniales ? Notre crainte était de voir la France se laisser entraîner à disséminer sur des points épars et éloignés du monde les forces et les ressources de toute nature qu’un intérêt supérieur lui faisait la loi de concentrer sur un seul et de rassembler en elle-même. Et ce qui redoublait chez nous cette sollicitude patriotique, c’est que ceux qui tenaient la tête de cette entreprise aventureuse ne paraissaient pas connaître eux-mêmes le but, le sens, et surtout la portée des engagemens qu’ils nous pressaient de prendre. Ils mettaient la main à l’œuvre de tous les côtés, et en quelque sorte dans toutes les régions du globe à la fois : dans l’Extrême-Orient, sur les deux plages du continent africain, poussant leur pointe jusque dans les profondeurs des déserts. — Où allaient-ils ? et où comptaient-ils s’arrêter ? C’est une question à laquelle aucune réponse n’était jamais prête, et que les dépositaires éphémères du pouvoir ministériel, en se succédant rapidement les uns aux autres, ne résolvaient jamais de la même manière. Seulement je mets en fait que, si on eût annoncé à l’un d’eux qu’en moins de quinze ans la