Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/29

Cette page n’a pas encore été corrigée


et place. Une répression prompte et énergique était nécessaire, et, toutes les forces indigènes étant engagées dans la révolte, ce fut du dehors qu’il fallut en expédier les moyens. C’est alors que la défiance qui existait déjà au fond des cœurs vint au jour : on ne put s’entendre ni sur le mode ni sur l’heure de l’action. Quand Paris se montra pressé, à Londres on voulut attendre, et quand on fut prêt à Londres, ce fut à Paris qu’on recula. Ce défaut d’accord dans un instant critique a eu le résultat que tout le monde en France connaît et déplore. Arrivée première, l’Angleterre s’est trouvée et est restée seule. Elle garde encore la place et, malgré sa promesse de la quitter un jour ou l’autre, elle n’est pas pressée de se départir du bénéfice de la fameuse formule : Beati possidentes.

Le différend qui s’est élevé à ce sujet dure depuis tout à l’heure quinze ans, et a pris tout récemment un nouveau degré d’acuité. On juge donc aujourd’hui plus que jamais avec une extrême sévérité la conduite du ministère français qui a laissé prendre à la France ce rôle de dupe plus encore que de victime. Il est certain qu’il y eut, à la veille de ce piteux dénouement, chez notre gouvernement, une hésitation si visible, une telle incohérence de marches et de démarches, d’ordres et de contre-ordres (et dans le nombre desquels il faut compter un appel à une conférence européenne qui, prévenue tard, ne mit aucun empressement à se réunir) : ce fut un tel ahurissement en un mot, que les critiques sont assez bien justifiées. Deux scrupules m’empêchent pourtant de m’associer complètement à la rigueur impitoyable de cette appréciation. D’une part, je ne puis oublier que personne, avant l’épreuve, ne savait que l’insurrection d’Arabi n’était qu’un fantôme prêt à s’évanouir devant une simple démonstration militaire, aidée sous-main par quelques largesses faites à propos. J’ai même tout à fait lieu de croire, d’après le dire de personnes bien informées, que l’Angleterre n’en était pas mieux avertie que nous et qu’elle a été aussi surprise que ravie de la promptitude de son succès. C’était donc une assez grosse opération militaire à entreprendre, et on ne parlait pas à notre ministère de la guerre de moins de trente mille hommes à mettre en ligne. Détacher et expédier au loin un si gros corps d’armée quand lu situation de la France était encore si précaire, c’était une affaire qui méritait réflexion, tandis que l’Angleterre, du fond de son île et appelée à fournir plus de vaisseaux que d’hommes, mettait au jeu, plus hardiment et plus vite, ayant moins à risquer. De plus, je me demandai alors, et ne puis trouver encore aujourd’hui de réponse satisfaisante à me faire, ce que les deux gouvernemens, après avoir mené à fin l’expédition commune, auraient fait de leur