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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/264

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de tourner le dos à l’action imminente, de quitter la capitale, ses remparts et ses défenseurs pour présider en province à de vains préparatifs, et chercher, où rien n’était prêt ni même commencé, des secours qui arriveraient trop tard : le chef devait être présent où étaient présens le péril et notre principale force. Trochu voulut donc rester gouverneur de Paris.

Bien qu’à ce moment il réduisît toute la guerre à la défense de Paris, Trochu ne proposa aucune mesure pour assurer, dès le début du siège, la garde et la distribution des approvisionnemens, éloigner de la place les bouches inutiles, l’interdire aux populations fugitives. Puisque sa subsistance ordinaire était assurée pour six semaines et que son sort devait être résolu bien avant, pourquoi porter atteinte à la liberté des individus ? troubler la vie de famille ? imposer à l’autorité militaire un rôle impitoyable ? à l’Etat la lourde charge de cet exode à diriger et de ces exilés à nourrir loin de leur foyer ?

La même certitude d’une lutte imminente et courte empêcha le général de demander dès le premier jour à Paris cet effort continu, docile, universel qui, donnant tout et tous à l’armée, eût donné à toute la population valide une seule condition, une seule existence, un seul courage, une seule âme. Entreprendre la veille du siège une telle tâche serait recommencer avec les hommes l’œuvre démesurée de ces fortifications nouvelles qui, trop longues à construire et bâties trop tard, élevaient sur l’horizon, comme un avertissement aux ambitions trop vastes, leurs lignes inachevées et inutiles.

Pourquoi épuiser son action dans la gestation d’une force à qui manquerait le temps de naître ? Trochu, tant il était sûr de l’avenir, ne prévit même pas que du temps lui fût concédé au-delà de ses calculs ; il ne se demanda pas si les délais et les procédés habituels d’éducation militaire ne pouvaient être abrégés et simplifiés quand l’imminence du péril enseigne à chacun le devoir et l’intérêt d’apprendre vite à être fort ; il ne lut pas dans les yeux de la population parisienne l’intelligence, l’enthousiasme et l’orgueil qui offraient à un chef résolu à se servir d’elle des prises si promptes et si puissantes. Si peu de jours qu’il fallût, on ne les aurait pas. Ce novateur, partisan du service à court terme, se sentait à ce point dépassé dans la rapidité de ses méthodes par l’urgence des conjonctures, qu’il en venait à s’exagérer presque l’importance du temps pour la création des armées. Dans cette immense multitude, il ne crut capable de formation militaire que les soldats de l’armée active, déjà dressés au métier. Il les savait trop peu nombreux pour tenir autour de Paris la campagne contre les forces allemandes : ils seraient vite refoulés jusque dans la