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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/255

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encore supérieure à l’ignorance. Si l’armée faite par eux n’était plus à la mesure des nécessités nouvelles et s’il s’agissait de l’agrandir à la taille de la nation, plus l’œuvre devenait vaste, moins il était raisonnable de la confier, sous prétexte que les militaires connaissaient seulement les petites armées, à des hommes étrangers même à celles-là. Si le personnel du métier, appauvri par les batailles, les capitulations et les investissemens, ne suffisait plus à encadrer et à conduire ces levées nationales, et qu’une partie de ces nouveaux venus dût aussitôt aider à la direction, cela ne rendait pas superflu, mais indispensable, le concours des chefs militaires. Les ingénieurs, les architectes, les entrepreneurs, les métallurgistes fussent-ils par leur science générale égaux et supérieurs même aux officiers d’artillerie et du génie, il leur restait, pour élever des fortifications, construire du matériel, acheter des armes, à apprendre de ces officiers les exigences spéciales, les procédés particuliers de travail ou d’épreuves. Les fabricans, vendeurs, experts, commis, comptables, qui s’entendaient à produire les diverses marchandises, à les estimer, à tenir en ordre les magasins et les comptes, pouvaient fournir un personnel d’élite à l’intendance ; mais encore celle-ci, apte à discerner l’utilité et la place de chacun, devrait-elle les initier tous aux détails d’une tache qu’ils n’étaient pas prêts à accomplir seuls. Les médecins de France comptassent-ils des hommes plus illustres que les membres du corps de santé militaire, ces maîtres en l’art de guérir avaient à apprendre des médecins attachés aux armées les règles d’expérience qui permettent de recueillir, de soigner, de nourrir, d’évacuer les malades avec ordre, dans le désordre de la guerre. Si enfin la masse destinée à former les armées contenait des hommes que leur intelligence, leurs qualités morales et le don inné de l’autorité pouvaient transformer vite en chefs, les officiers de troupes étaient accoutumés à deviner dans le conscrit le soldat, à pressentir les aptitudes qui s’ignorent elles-mêmes, à hâter par l’éducation le développement des facultés que des yeux inexpérimentés jugent mal. Plus on était contraint de précipiter cette éducation et d’improviser les grades, plus il était essentiel de fortifier l’autorité trop neuve par le prestige intact de la discipline militaire, et pour qu’il descendît sur ces derniers venus, il fallait qu’il ne fût pas détruit à sa source par des défiances contre les chefs les plus anciens et les plus élevés.

A cette collaboration la France et l’armée auraient gagné chacune ce qui leur manquait. La France aurait trouvé pour diriger sa bonne volonté l’expérience dont elle était dépourvue, et qui lui aurait épargné les imaginations vaines, les mauvaises