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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/24

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mettre ordre, par un consentement commun, aux difficultés nouvelles qu’une situation si troublée faisait naître. Toutes les puissances durent y être représentées, non plus seulement par leurs ambassadeurs, mais par les principaux ministres des divers cabinets, présens et intervenant en personne. La place réservée à la France ne fut point occupée par le duc Decazes, dont de graves incidens de politique intérieure avaient amené la retraite. Son successeur, M. Waddington, pris dans les rangs du parti qui remplaçait les conservateurs au pouvoir, était (tous ceux qui ont eu des relations avec lui seront empressés à rendre ce témoignage) un homme de sens, d’une intelligence élevée, d’un caractère loyal ; mais il devait sa réputation à des travaux très distingués d’érudition qui lui avaient appris l’histoire de l’antiquité mieux que celle de la diplomatie moderne ou contemporaine. Cet état d’esprit fut peut-être cause qu’il imprima, dès le premier jour, à la ligne politique dont il prenait la suite, une déviation, sensible pour les yeux exercés, mais dont il n’aperçut peut-être pas lui-même toutes les conséquences.

La tâche que le Congrès de Berlin avait à remplir était très complexe. Il ne pouvait être question de disputer à la Russie le fruit légitime de ses victoires, moins encore de refuser aux populations dont ses armées avaient pris la défense les garanties d’indépendance réclamées pour les préserver du retour des abus de pouvoir dont elles avaient souffert ; mais d’autres intérêts, que ces modifications pouvaient compromettre, demandaient en même temps à être rassurés. Il ne pouvait convenir à aucun des Etats que le Danube traverse, ou dont la marine navigue et trafique dans la Méditerranée, que le cours inférieur de ce grand fleuve et les côtes de cette mer illustrée par tant de souvenirs fussent soumis à la domination prépondérante de la Russie. Il leur convenait encore moins que les sacrifices imposés à la Porte par sa défaite fussent de nature à la réduire à un véritable état de subordination en laissant son territoire exposé de la part de son puissant voisin à des menaces d’invasion et d’agression constante. L’accord entre ces exigences différentes était malaisé à établir, et il était certain d’avance qu’on n’y parviendrait pas sans contrarier beaucoup d’ambitions et de convoitises, sans froisser beaucoup d’amours-propres et susciter beaucoup de mécontentemens qui laisseraient probablement pour l’avenir le germe de contestations nouvelles. Dans cette mêlée un peu confuse, la voie à suivre par la France eût été toute tracée, si elle se fût contentée de tenir, après la paix, la même conduite qui ne lui avait pas mal réussi avant la guerre. Il lui aurait suffi de s’associer de bonne grâce à toute entreprise faite pour concilier des prétentions rivales, et