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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/236

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conditions qui ont été très docilement acceptées. Le ministère Bourgeois a imaginé alors, à moins qu’on ne l’ait imaginé pour lui, le très étrange système qui consistait à établir à Madagascar le protectorat à l’intérieur, tandis qu’on notifiait l’annexion aux puissances étrangères. Il espérait ainsi éviter également les difficultés du dedans et du dehors, et peut-être y serait-il parvenu s’il avait réussi à se faire comprendre. M. Léon Bourgeois est un esprit subtil, aidé dans l’expression de ses idées par une langue très souple ; ce qu’il est comme orateur, il l’a sans doute été comme diplomate ; toutefois, malgré tous ses efforts, il n’est pas venu à bout de s’expliquer à la tribune et il ne paraît pas avoir été plus heureux dans ses négociations. Le monstre qu’il avait enfanté ne pouvait décidément pas être produit dans le monde et y faire son chemin. La Chambre a montré une attention d’esprit extraordinaire pour essayer de saisir ce que c’était que ce protectorat qui n’en était pas un, et que cette annexion qui n’en était pas une ; elle a dû y renoncer, ce qui, au surplus, fait honneur à son bon sens. Jamais elle n’a été plus étonnée qu’en écoutant M. Bourgeois, ordinairement si clair, lui détailler les ingéniosités de son système. Chacun regardait son voisin en ayant l’air de lui dire : Avez-vous compris ? Par malheur, il ne s’agissait pas d’une thèse en Sorbonne, et, sous l’enveloppe d’une phraséologie décevante, tout le monde sentait que des intérêts très graves se trouvaient engagés, peut-être compromis. A tort ou à raison, la Chambre a pensé que le plus sage pour elle était de laisser au gouvernement la responsabilité qu’il avait assumée, et d’attendre les événemens. Qui sait ? Peut-être les puissances étrangères auxquelles notre prise de possession avait été notifiée purement et simplement n’en demanderaient pas davantage, et accepteraient comme conséquence la disparition des anciens traités de Madagascar. Rien n’était moins sûr, mais précisément pour ce motif, il ne fallait pas affaiblir le gouvernement dans l’attitude logiquement si débile qu’il avait adoptée. D’autre part, la Chambre ne fermait pas encore les yeux, à ce moment, au danger qu’il y aurait pour elle à vouloir trop préciser le régime intérieur de Madagascar. Si c’était vraiment le gouvernement direct, la question de l’esclavage se dressait tout entière, et comment la résoudre ? Il était inadmissible que l’esclavage subsistât un jour de plus dans une terre devenue et proclamée française. D’autre part, sa suppression immédiate risquait de provoquer dans la grande île des troubles économiques, politiques et sociaux dont il était difficile de mesurer et encore plus de prévenir les suites. La Chambre qui, quelques semaines plus tard, devait aborder avec tant de hardiesse et trancher avec tant d’imprudence ce problème de l’esclavage, semblait disposée alors à le laisser dormir. Pourquoi ? Il est facile de le dire. Les radicaux, les socialistes, les députés de nos colonies lointaines, ministériels à cette époque, cherchaient avant tout à ne pas créer