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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/229

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et je dois veiller à ce que vous-même n’y puissiez jamais être admis. Mais alors vient une autre question : que vais-je faire de vous ? Il faudra vous trouver quelque occupation, car je ne vous laisserai point vivre dans l’oisiveté. De quel emploi vous croyez-vous capable ? La chaire ? Non, jamais on ne ferait entrer la religion dans une aussi sotte cervelle. Celui que gêne la loi des hommes ne saurait s’accommoder de la loi de Dieu. Et puis que feriez-vous de l’enfer ? Non, il n’y a point de place pour vous dans les quartiers de Calvin. Mais alors quoi ? Parlez ! Avez-vous une idée ?

Pour la première fois, Archie eut l’impression de ce qu’il y avait de valeur essentielle dans le vieillard qui était devant lui :

— Vous avez pris la chose avec tant de calme, monsieur, dit-il, que je ne puis que me sentir tout confus.

— Oh ! j’ai plus envie de vomir que vous ne vous l’imaginez ! s’écria le juge.

Tout le sang d’Archie lui monta au front.

— Je vous demande pardon, fit-il. Je voulais dire que vous aviez accepté mon affront… — j’admets que c’était un affront. Je n’avais pas l’intention de vous faire d’excuses, mais à présent je vous en fais, et je vous demande pardon. Je ne recommencerai pas, je vous en donne ma parole d’honneur… Je voulais dire que j’admirais votre magnanimité à l’égard… de… de ce… coupable, acheva-t-il d’une voix tremblante.

— C’est que je n’ai pas d’autre fils, voyez-vous ! répondit Hermiston. Un beau type de fils qui m’est venu là ! Mais enfin je dois m’en arranger pour le mieux. Et que dois-je faire ? Si vous aviez été plus jeune, je vous aurais fouetté pour cette ridicule parade. Telle qu’est la chose, il ne me reste qu’à mépriser et à supporter. Mais il y a un point qu’il faut que vous sachiez : comme père, je n’ai qu’à mépriser et à supporter ; mais si j’avais été le lord procureur au lieu d’être le lord clerc de justice, je vous jure que, mon fils ou non, M. Archibald Weir serait en prison dès ce soir.

Archie était vaincu. Lord Hermiston était rude et cruel : et pourtant son fils sentait chez lui une noblesse austère, une profonde abnégation de soi-même au profit de sa fonction. À chaque mot, ce sentiment de la grandeur morale de son père le frappait davantage, et en même temps l’impression de sa propre faiblesse.

— Je me remets sans réserve entre vos mains ! dit-il enfin.


Son père l’exile alors dans sa terre d’Hermiston, où le jeune homme s’éprend bientôt de la belle Christine Elliott, nièce de sa gouvernante Kirstie. Les débuts de ce roman d’amour sont décrits par Robert Stevenson avec une complaisance infinie : et il y aurait encore, dans les derniers chapitres du livre, bien des passages à citer. Mais une seule scène, à vrai dire, est suffisamment mise au point pour pouvoir être comparée aux chapitres qui précèdent : c’est une visite que fait Kirstie à son jeune maître, une nuit, lorsqu’elle a découvert le secret de son cœur. Avec une admirable éloquence, tout imprégnée de tendresse et de sévérité, elle l’éclairé sur les dangers de cette aventure sans issue. Et peu à peu elle le dompte, le convainc, l’amène à lui jurer qu’il étouffera son amour.