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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/228

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d’une sorte de fièvre de révolte, il affirma en public son dégoût pour la peine de mort, et pour tous ceux qui la pratiquaient. Puis la conscience de sa situation lui revint ; il résolut de vivre encore comme par le passé. Mais son père, dès le jour suivant, fut informé de son équipée. Et voici l’émouvant dialogue qui s’engagea entre eux :


Tout le temps du dîner, un silence terrible plana sur la table. Quand le juge eut fini de manger, il se leva :

— Mac-Killup, dit-il, portez le vin dans ma chambre ! — Puis, s’adressant à son fils : « Archie, vous et moi avons à causer. »

Pour la première et dernière fois, à ce moment, Archie sentit son courage défaillir. — J’ai un rendez-vous, dit-il.

— Il faudra alors que vous y manquiez ! répondit Hermiston ; et il montra à son fils le chemin de son cabinet.

La lampe brillait sous l’abat-jour : dans la cheminée le feu flambait joyeusement. Hermiston resta d’abord quelques minutes à se chauffer les mains : puis, se retournant brusquement, il fit voir à son fils son visage sinistre de juge-pendeur.

— Qu’ai-je appris à votre sujet ? demanda-t-il.

Et comme Archie se taisait :

— Je vais donc avoir à vous le dire moi-même, poursuivit le vieillard. Il paraît que vous vous êtes révolté contre le père qui vous a mis au monde, ainsi que contre l’un des juges de Sa Majesté… Il s’arrêta un instant, puis ajouta, avec un accent plus amer : « Misérable idiot ! »

— Je me proposais de vous dire… murmura Archie. Je vois que vous êtes bien informé !

— Fort obligé vous suis-je ! répliqua Hermiston. — Et il s’assit à sa place ordinaire.

— Ainsi, reprit-il, vous désapprouvez la peine capitale ?

— J’ai le chagrin d’avoir à vous l’avouer, monsieur, fit Archie.

— J’en ai bien du chagrin aussi, dit Sa Seigneurie. Et maintenant, s’il vous plaît, nous allons examiner d’un peu plus près les détails de cette affaire.


Suit un long et minutieux interrogatoire, où le juge, par degrés, amène son fils à reconnaître qu’en protestant contre la peine de mort et contre les bourreaux c’était lui, surtout, qu’il avait en vue.


— Vous êtes un jeune gentleman qui désapprouvez la peine de mort, reprit alors Hermiston. Moi, je suis un vieillard qui l’approuve. J’ai été heureux de faire pendre ce Duncan Jopp ; et pourquoi prétendrais-je ne l’avoir pas été ? Je suis un homme qui fait son métier, et cela me suffit.

Tout sarcasme avait disparu de sa voix : ses simples paroles semblaient maintenant investies d’une dignité supérieure, comme si elles fussent tombées de son siège de juge.

— Vous ne pourriez pas en dire autant pour votre compte, poursuivit-il. Vous avez lu des pièces de mes procès, m’avez-vous dit. Mais ce n’était point pour y apprendre le droit, c’était pour épier la faiblesse de votre père : une belle occupation pour un fils ! Il est impossible que vous guidiez plus longtemps l’ambition de devenir avocat. Vous n’êtes point fait pour ce métier : on ne l’est point avec de telles idées. Il y a plus : que vous soyez ou non mon fils, vous avez outragé en public un des chefs du corps royal de justice,