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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/226

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bourg. Mais de l’ébauche du vieux chroniqueur il a fait sortir un être plein de vie et de vérité, un « formidable forgeron » d’un relief si puissant, qu’il faut remonter jusqu’aux romans de Balzac pour trouver des types qu’on lui puisse comparer. Encore n’est-ce pas après de longues pages, comme Grandet ou Hulot, que ce juge-pendeur nous apparaît dans sa terrifiante grandeur. Dès les premières lignes du récit nous le découvrons tel qu’il est, avec son mélange de rudesse et de jovialité ; et depuis lors sa seule approche nous fait frissonner.

Ce monstre a une femme et un fils, qui sont avec lui les figures les plus vivantes du livre. Il s’est marié un beau jour, sans qu’on sache trop pourquoi, avec une jeune fille d’Hermiston, Jeanne Rutherford, la dernière descendante d’une race de brigands. « Mais dans toutes ces générations, tandis que le Rutherford mâle chevauchait avec ses valets, il y avait à son foyer une femme au visage pâli qui tremblait et qui priait : et tout en portant le nom des Rutherford, Jeanne était la digne fille de ces infortunées créatures. Elle n’avait pas été d’abord sans un certain charme. Des voisins se souvenaient de lui avoir vu, dans son enfance, une ombre légère de caprice, de gentilles petites révoltes, de tristes petites joies, et même un certain rayon matinal de beauté. Mais en croissant elle s’était fanée (que ce fût l’effet des péchés de ses pères ou des chagrins de ses mères) ; et elle était arrivée à sa maturité toute déprimée, et, pour ainsi dire, effacée. Pas une goutte de vie en elle, ni élan, ni gaité. Pieuse, anxieuse, tendre, pleurante, et incompétente. »

Le mariage avait achevé de l’anéantir. « Un seul mot, la tendresse, résumait toute la philosophie de la vie de Mrs Weir. Elle se représentait l’univers comme tout éclairé du reflet de l’enfer ; et elle estimait que le devoir des gens de bien était de marcher à travers la vie dans une sorte de tendre stupeur. Les bêtes et les plantes n’avaient pas d’âme : elles ne vivaient qu’un jour, et l’on devait donc le leur laisser vivre doucement. Et quant aux hommes immortels, sur quel noir sentier la plupart d’eux s’avançaient, et pour aboutir à quelle horrible immortalité ! » Toute nourrie de versets de l’Évangile, c’est d’eux qu’elle nourrissait l’âme de son fils. « Sa piété et son quiétisme passaient tout entiers dans cette jeune âme ; mais tandis qu’ils étaient chez elle un sentiment natif, chez lui ils n’étaient jamais qu’un dogme implanté : et la nature plus virile de l’enfant avait, des momens de révolte. » Mais peu à peu cette nature s’imprégnait plus avant de l’esprit évangélique. Négligé par son père, qui tout en l’adorant ne daignait s’occuper de son éducation, le petit Archie finit même par pousser plus loin que ne l’aurait voulu sa mère l’effet des principes moraux qu’elle lui avait inculqués.

« Il y avait une influence que Mrs Weir redoutait pour l’enfant, et