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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/215

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Il faut s’interroger, se juger, épurer son esprit, séparer le froment de l’ivraie, se défaire de certaines croyances qu’on avait adoptées sans preuve et sans examen, de certaines habitudes mentales qu’on s’était laissé imposer par un mauvais maître, et qu’on avait prises en goût. L’examen, les sacrifices, le renoncement aux habitudes, ce sont là des efforts qu’il ne faut pas demander aux paresseux. Leur esprit est ce qu’il peut ; il s’est fait sans qu’ils s’en mêlassent, ils entendent le garder tel qu’il est, et ils vivent dans les contradictions comme le poisson dans l’eau. Tel libre penseur, qui ne pensa jamais, déclame contre les prêtres et fait élever ses fils aux jésuites ; il traite d’imbéciles les simples qui croient aux miracles et de mécréant quiconque se permet d’avancer qu’on peut, sans risquer sa vie, être treize à table ou voyager en chemin de fer un vendredi.

L’indifférence vient en aide à la paresse. Sur vingt passans que vous rencontrez en sortant de chez vous, il en est dix-huit au moins qui ne se servent de leur pensée que pour faire leur métier, et il s’en trouve dans le nombre qui le font très bien. C’est un sujet sur lequel ils ont longuement réfléchi, médité ; ils ont senti le besoin de joindre la théorie à la pratique ; en tout ce qui concerne leur profession, leurs idées se tiennent, ils les ont réduites en système. Sur tout autre sujet, elles ne se tiennent plus ; ce qui ne se rapporte pas à leur grande affaire les laisse indifférens, tout leur paraît égal ; ni leurs croyances ni leurs doutes, s’ils en ont, ne les gêneront jamais ; pourquoi se mettraient-ils en peine de débrouiller leur chaos ?

Quelques-uns ont eu le bonheur de venir au monde avec une tête à compartimens, et, comme le dit M. Paulhan, « leurs idées ne se contrarient pas parce qu’elles ne se rencontrent jamais. » On peut citer des hommes de génie dont les idées ne se rencontrent pas toujours, et qui, selon les cas, pratiquent des méthodes contraires sans en éprouver aucun malaise. Le Newton qui commenta l’Apocalypse était un autre Newton que celui qui découvrit l’attraction universelle et inventa le calcul infinitésimal. Tel savant n’admet en matière de science que les méthodes les plus sévères ; impitoyable pour lui-même, il pousse l’esprit d’analyse jusqu’au scrupule ; il mourrait de honte s’il laissait se glisser la moindre inexactitude dans ses expériences et ses calculs. Qu’il sorte de son laboratoire, qu’il raisonne d’histoire, de religion, de politique, on ne le reconnaît plus, il n’a plus le sens critique, il tient de vagues conjectures ou de vaines imaginations pour des vérités démontrées ; ou il voit gros, il se soucie peu des détails, il se contente d’à peu près, pour lesquels il se passionne. Il y a en lui deux hommes, lui et l’autre et, je l’ai dit, lui et l’autre ne se querellent jamais.

Les hommes à compartimens les mieux partagés sont ceux qui réservent pour leur occupation principale tout ce qu’ils ont de logique et