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Page:Revue des Deux Mondes - 1896 - tome 136.djvu/181

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violé aucune loi écrite, mais il a violé l’éternelle loi qui vit dans l’imagination des artistes. Une curiosité malsaine et des étonnemens grossiers ont accueilli tout de suite cette étude hardie et provocante, dans laquelle la soumission volontaire à toutes les bizarreries de la réalité est si fortement marquée qu’on a voulu y voir un simple moulage. M. Falguière, l’un des plus étonnans sculpteurs de sa génération, est fort au-dessus d’une pareille imputation, et l’on n’a qu’à jeter un coup d’œil sur son plâtre pour y sentir, à chaque instant, le coup de pouce, hardi et décisif, du maître, enivré cette fois par les imperfections mêmes et les disproportions des formes féminines, comme il l’avait été, naguère, par leur équilibre, leur splendeur ou leur grâce. Ce sont là de ces étourdissemens, il faut bien le dire, auxquels sont sujets, par instans, ceux qui vivent, de profession et d’habitude, dans la contemplation admirative de la nature ; il n’est aucun phénomène qui ne finisse par les intéresser, et qui ne puisse, en effet, devenir l’occasion d’une œuvre d’art. D’ailleurs, comme il y a temps pour prier et pour pleurer, il y a temps aussi pour rire. C’est même chez Léonard et chez Rembrandt, les plus sérieux et les plus élevés des artistes, qu’on trouve les types les plus grotesques et les réalités les plus répugnantes, parce que ces génies profonds sont les plus complets et les plus humains ; toutefois ces fantaisies dessinées ou gravées ne sortent guère de leurs cartons. Il ne leur vient point à l’idée de donner à ces caprices d’observation ironique ou libertine la valeur d’une conception idéale, ni d’en faire l’objet d’un travail long et attentif, en de grandes dimensions, dans une matière noble, ni surtout d’accentuer la dégradation de l’être humain, déformé et estropié par les infirmités, l’âge, les habitudes ou les modes, en supprimant tous les détails (costumes ou accessoires) qui expliquent ces déformations et donnent ainsi à la figure vraiment réelle son caractère vivant et sa signification.

Si la Danseuse de M. Falguière, restant danseuse, avait conservé sa jupe courte, son corsage, son maillot, certaines parties de son corps, des parties visibles, n’en resteraient pas moins atrophiées ou hypertrophiées, la taille trop mince, les cuisses trop fortes, les bras trop maigres, mais on en serait bien moins choqué, parce qu’on en connaîtrait immédiatement la cause en même temps qu’on saisirait la raison de ses contorsions. Toutes ces altérations des proportions naturelles sont fatales en effet chez les danseuses, comme des altérations d’autre sorte chez tous les êtres humains, par suite de la répétition habituelle du même mouvement, dans l’exercice d’un métier ou dans l’exercice d’un plaisir. L’abus du cyclisme ne tardera pas à produire, chez ses